Lecture / Ecriture
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Sozaboy de Ken Saro-Wiwa

Ken Saro-Wiwa
  Sozaboy
  Lemona
  Transwonderland - Retour au Nigeria

Kenule Beeson Saro-Wiwa est un écrivain et militant nigérian, né en 1941 et condamné à mort pour ses idées et pendu en 1995.
Il avait reçu le prix Nobel alternatif en 1994, "pour son courage exemplaire dans la lutte non violente pour les droits civils, économiques et environnementales de son peuple." Ce qui ne parvint pas à lui éviter d'être tué l'année suivante, malgré les protestations internationales.

Sozaboy - Ken Saro-Wiwa

L'enfant-soldat du Biafra
Note :

   Sous-titré "Pétit minitaire", Sozaboy est un texte original par sa langue et par son sujet. Dans l'édition de poche "Babel" on précise : roman écrit en «anglais pourri» (rotten english) du Nigeria — on devine aussitôt le talent des traducteurs, Samuel Millogo et Amadou Bissiri, professeurs au Burkina Faso.
   
   Dans sa préface, Willliam Boyd compare Sozaboy à un Candide africain.
   Précisons ces deux éléments : Ken Saro-Wiwa a magnifiquement adapté sa langue à son sujet : la guerre du Biafra (1967-1970) vue par un pauvre enfant-soldat. L'histoire commence avant le drame de la guerre dans le bonheur rural de l'enfance africaine : «Quand même, chacun était heureux dans Doukana d'abord.» Méné, alias Sozaboy est à peu près analphabète, vit avec sa mère et devient apprenti chauffeur ; il commence alors à élargir son horizon mais la guerre le rejoint. Il se retrouve enrôlé, dépassé par les enjeux, prisonnier, blessé, orphelin et sans ami(e).
   
   Chapitre "Niméro Un" : cette première déformation d'un mot sert à enfoncer le clou d'une langue enfantine et populaire dans l'esprit du lecteur qui aura continuellement des efforts à faire pour bien comprendre le texte : Sozaboy erre dans un monde qu'il comprend mal, le lecteur bute sur le sens des mots, sur les pierres du texte. Le récit ne permet effectivement pas de comprendre la guerre du Biafra au sens historique des événements saisis dans leur déroulement ; il n'est pas écrit pour cela, c'est évident, mais pour nous faire entrer dans la tête de Sozaboy; et nous y découvrons la vision déconcertante qui s'offre à lui. Témoin de scènes de pillage, il croit que les villageois sont en train de déménager car il ne réalise pas toujours ce qu'il voit. Il comprend mal également les souvenirs de guerre contre "Hitla" narrés par un vétéran de la seconde guerre mondiale dans l'armée britannique.
   
   Sozaboy, pas encore "pétit minitaire", rencontre dans un bar une serveuse revenue de Lagos ; cette Agnès est un peu trop délurée pour lui. Voici leur première rencontre :
   
   «Donc cette nuit, j'étais dans Banguidrome africain là. D'abord y a pas les gens en pagaille. Je commande une bouteille de bangui avec la serveuse. Serveuse-là c'est une jeune fille. Quand elle marche son fesse commence danser. Son sein c'est vraie ampoule 100 watts — débout comme çà on dirait montagne. Et quand je vois tout ça là; mon bonhomme commence débout un peu un peu. (…)
   — C'est quoi tu es là regarder là toi ? c'est ça elle m'a demandé.
   — Je regarde rien, j'ai répondu.
   — Mais pourquoi tu voles me regarder à côté à côté là ? elle a demandé encore.
   — Voler te regarder à côté à côté ? je lui ai dit.
   — Tu es là regarder mon sein, tabataba là ? Faut bien regarder maintenant.
   Avant même que je vais pouvoir ouvrir mon zyeux, net, elle a soulevé sa robe et voilà ses deux seins là comme calebassees devant moi. Mon Dieu! C'est quoi ça même ? Est-ce que fille-là ne connaît pas honte ? Ça dure pas même, et puis fille-là met son sein dans son zhabit encore.

   
   
   Les aventures militaires sont évidemment plus tristes que la séquence du bar… Mais le style contribue toujours à nous faire partager le sentiment d'incompréhension et de désarroi, à nous persuader des horreurs de la guerre.
   
   Le romancier nigérian a été pendu à Port-Harcourt le 10 novembre 1995 à la suite d'une mascarade de procès intenté par la junte militaire alors au pouvoir. Naomi Klein a évoqué l'action de Ken Saro-Wiwa contre la dictature de Sani Abacha et sa collusion avec Shell dans son manifeste anti-capitaliste "No Logo" (Actes Sud, 2001). Un monument à la mémoire de Ken Saro-Wiwa a été inauguré à Londres en 2005 en présence de Milan Kundera.

critique par Mapero




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