Lecture / Ecriture
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Sept mers et treize rivières de Monica Ali

Monica Ali
  Sept mers et treize rivières

Sept mers et treize rivières - Monica Ali

Choc culturel
Note :

   Dans un petit village du Pakistan, une femme croit donner naissance à une enfant mort-née. Mais le destin en décide autrement : Nazneen survit. A l’adolescence, elle est mariée par ses parents à Chanu, un homme ennuyeux plus âgé qu’elle, et part s'installer avec lui dans le quartier de Brick Lane à Londres. Isolée dans un pays dont elle ne parle pas la langue, Nazneen va se soumettre à sa vie d’épouse modèle avant de peu à peu se rebeller et d’acquérir son indépendance…
   
   « Sept mers et treize rivières » est le premier roman de Monica Ali, écrivain anglais d’origine bangladaise. Sélectionnée par la revue « Granta » parmi les vingt meilleurs romanciers britanniques de la décennie et finaliste du Booker Prize 2003, Monica Ali est devenue très vite un véritable phénomène littéraire. Bon, honnêtement, j’ai un peu de mal à comprendre cet engouement. « Sept mers et treize rivières » est sans conteste un bon livre, mais prétendre que j’ai été éblouie serait exagéré.
   
   Certes, l’intrigue est basée sur des thèmes forts (choc des cultures, racisme, intégration, développement du fondamentalisme religieux etc.), et l’évolution du personnage central est intéressante. « Sept mers et treize rivières » dresse en effet le très beau portrait d’une étrangère tiraillée entre la tradition et son désir de liberté. Au début du roman, Nazneen est une femme profondément fataliste qui accepte sans se plaindre son mariage arrangé, son départ pour l’Angleterre et sa morne vie auprès d’un époux qu’elle n’aime pas. Elle reste en outre très attachée à la culture de son pays natal (elle porte toujours un sari et reste le plus souvent confinée chez elle à s’occuper des travaux domestiques). Puis, peu à peu, la rébellion gagne Nazneen qui va s’affirmer par divers moyens et tenter de prendre le contrôle de son existence, ce qui n’ira pas sans sacrifices. Les autres protagonistes sont également très réussis, ils sont criants de vérité. Le pontifiant Chanu notamment, totalement dénué de charme mais pas de gentillesse, est un personnage plein de nuances.
   
   Malgré ses évidentes qualités, je n’ai pas été vraiment emballée par ce livre, peut-être parce que Nazneen est une femme tellement soumise qu’il est difficile de s’identifier à elle (son fatalisme la rend agaçante et on a envie de la secouer pour la forcer à réagir). J’ai trouvé également que le roman avait tendance à s’étirer en longueur. Le récit se focalise en effet sur la vie quotidienne de Nazneen en disséquant ses moindres actions et pensées. Malheureusement, l’existence de l’héroïne n’est guère palpitante, et je me suis parfois ennuyée. Mais ce qui m’a le plus gênée est l’absence d’émotion : le récit m’a intéressée, mais ne m’a pas touchée. Je suis restée extérieure à la vie de Nazneen, un peu comme elle d’ailleurs… Et j’avais lu que le roman était drôle, mais là il faudrait qu’on m’explique à quel endroit….
   
   « Sept mers et treize rivières » vaut quand même le détour car il permet d’appréhender le monde occidental à travers les yeux d'une femme appartenant à une autre culture, ce qui est toujours instructif.
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critique par Caroline




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Au coeur du Londonistan
Note :

   Dès sa publication "Sept mers et treize rivières" a connu un vif succès. Le roman a été porté au cinéma en 2007 en même temps qu'était traduit en français le second ouvrage de Monica Ali, "Café Paraiso" (titre original : Alentejo Blue), ce qui tend à prouver que la romancière née à Dacca et installée en Angleterre depuis son enfance ne se spécialisera pas dans le communautarisme bengali. Voilà en effet un roman éclairant sur la vie de ces immigrés, le sort de ces femmes et de leurs enfants, tous coincés entre deux cultures.
   
   Loin de Gouripur
   Le roman a pour cadre un quartier d'immigrés bangladais à Londres. Au centre du récit Monica Ali a placé Nazneen qui pour ses dix-huit ans a dû quitter son village natal de Gouripur et est expédiée par avion à Londres où l'attend Chanu, un mari qui a le double de son âge. Elle va progressivement découvrir son quartier, ses voisins, la langue anglaise, la vie urbaine.
   
   Le lecteur trouve l'explication du titre français page 28, dans une lettre que l'héroïne reçoit de sa soeur Hasina, restée au Bangladesh :
   
   «Ça me fait trembler de te savoir si loin. Tu te rappelles ces histoires qu'on nous racontait quand on était petites ? Elles commençaient par il était une fois un prince qui vivait dans un pays lointain de l'autre côté de sept mers et treize rivières. C'est comme ça que je pense à toi. Mais en princesse.»
   
   «Sept mers et treize rivières» a été initialement publié en 2003 sous le titre de « Brick Lane » : quartier où se déroule l'action, et précisément Towers Hamlet où l'on compte «trois virgule cinq Bangladais par pièce.» Les immigrés du Bengale venus au XXe siècle en ont fait un quartier animé de l'East End (Whitechapel) avec des "curry houses" comme le Shalimar Café et des boutiques de fringues dans Bethnal Green Road. Le thème du choc des cultures est donc permanent.
   
   Entre émancipation et retour au pays
   Chanu — une tête de grenouille sur un corps ventripotent — est un homme cultivé qui cite Hume et Shakespeare aussi bien que les poètes bengalis et surtout un velléitaire qui rêve de multiples projets qui n'aboutissent pas. Ses diplômes littéraires ne lui sont pas d'un grand secours pour faire carrière à Londres, aussi deviendra-t-il chauffeur de taxi — une sorte de "rickshaw walla" en somme ironisera Nazneen — pour gagner sa vie avant de réaliser le rêve de rentrer à Dacca. C'est le syndrome du retour au pays comme l'analyse le Dr Azad, son ami, si respectueux de l'ordre et des traditions. Parmi celles-ci, la cuisine indienne en général occupe une place de choix.
   
   Autour du couple, une foule de personnages dont l'addition donne une image complète d'une société immigrée et musulmane dans une métropole occidentale : une vieille usurière, le docteur Azad, les amies de Nazneen, les jeunes nés en Angleterre. Les uns sont séduits par les mœurs et la mode anglaises, comme Razia et son T-shirt "Union Jack", ou Shahana et ses jeans moulants, les autres résistent à l'acculturation et rêvent du pays natal : tel Chanu qui fait apprendre la poésie bengali à ses filles. Le 11 Septembre jette le trouble dans cette communauté. Monica Ali décrit remarquablement une scène d'émeute peu avant la fin du roman. L'islam est la culture commune de ces immigrés, dans un large spectre allant du souvenir littéraire au radicalisme, c'est ainsi que Karim, l'organisateur des "Tigres du Bengale" pourrait être tenté de s'engager dans le djihad.
   
   Roman à savourer lentement
   Le roman suit sans précipitation toute la vie londonienne de Nazneen, femme au foyer dont la vie est monotone, avec des retours sur ses origines villageoises. La séparation des deux soeurs est illustrée par des lettres envoyées par Hasina. Elles mettent en contraste la vie de l'une et de l'une. Hasina aussi a quitté son village mais c'est pour se marier à un mari brutal qu'elle devra fuir pour se réfugier à Dacca comme ouvrière, prostituée et finalement employée de maison chez des riches, Lovely et James, qui mènent une vie mondaine. Hasina décrit aussi une société bangladaise pauvre, rétrograde et brutale où les femmes peuvent être vitriolées.
   
   La lenteur du roman, au moins dans les deux cents premières pages, peut décevoir le lecteur : cependant c'est l'accumulation des petits faits de la vie quotidienne dans le quartier de Brick Lane qui donne son sel à cette biographie de femme et à ce portrait de toute une communauté. Élevée dans la tradition, dans l'obéissance, la passivité, Nazneen va peu à peu s'émanciper jusqu'à la scène finale où, emmenée à la patinoire par ses filles, Bibi et Shahana, et son amie Razia, elle va devoir enlever le sari pour revêtir une tenue appropriée pour ce sport qu'elle a découvert grâce à sa télévision. Entre temps, Nazneen aura trouvé un travail de couturière, pris un amant, et poussé Chanu dans l'avion pour Dacca. Le tout écrit de manière plutôt distanciée, non pas froide, mais avec des saveurs légèrement ironiques alors que le récit semble souvent s'acheminer vers une inéluctable tragédie familiale.

critique par Mapero




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