Lecture / Ecriture
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La grossesse de Yôko Ogawa

Yôko Ogawa
  La piscine
  La grossesse
  La formule préférée du professeur
  Les abeilles
  Les paupières
  Tristes revanches
  La Bénédiction inattendue
  Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie + un thé qui ne refroidit pas
  La marche de Mina
  L'annulaire
  Une parfaite chambre de malade
  La mer
  Cristallisation secrète
  Amours en marge
  Les tendres plaintes
  La Petite Pièce Hexagonale
  Le musée du silence
  L'hôtel Iris
  Parfum de glace
  Manuscrit zéro
  Les lectures des otages
  Petits oiseaux
  La Jeune fille à l'ouvrage
  Instantanés d'Ambre

Yōko Ogawa (小川洋子°) est une écrivaine japonaise née en 1962.
Elle a obtenu:
Le Prix Akutagawa pour "La Grossesse" en 1991
Le Prix Tanizaki
Le Prix Izumi
Le Prix Yomiuri
Le Prix Kaien pour son premier court roman, "La désagrégation du papillon"


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La grossesse - Yôko Ogawa

En attendant bébé
Note :

   La narratrice nous fait vivre au rythme de la grossesse de sa soeur et Yôko Ogawa en profite pour distiller poésie du petit rien et angoisse diffuse autour d'un événement que l'on a l'habitude d'appeler « heureux ».
   
   Au commencement, rien ne transparaît: pas de changement physique notable, visible, seule une indifférence étrange est notée. La grossesse? Et alors ? semblent dire les futurs parents. Le lecteur a l'impression que cet état pèse à la future mère, qu'il met mal à l'aise la soeur et rend encore plus insipide le futur père. Est-ce le prisme du regard japonais qui provoque un léger malaise chez le lecteur occidental? Ou alors, est-ce dû à l'intériorisation des sentiments, des émotions de la culture extrême orientale?
   
   De fil en aiguille, les différents « stades » de sensations inhérents à la grossesse sont décrits: les nausées, l'appétit d'ogresse, les envies délirantes, le ventre qui s'arrondit, les rondeurs qui s'accentuent, les difficultés à se mouvoir...tout y est!
   
   Les nausées confinent la narratrice dans la clandestinité culinaire: la moindre odeur devient puanteur et proscrite. Une période cauchemardesque appose sa chape de plomb sur la maison.
   Puis, elles disparaissent aussi soudainement qu'elles sont apparues, pour laisser libre cours à l'appétit démesuré de la soeur enceinte ainsi qu'à ses envies les plus excentriques (ah! Le sorbet à la nèfle en plein hiver: un joyau d'ironie!).
   On retrouve les descriptions joliment imagées de Ogawa « De la pulpe d'or en feuilles cassantes comme du verre qui s'entrechoquent dans un bruit cristallin »ou encore « ...il me faut la peau souple et fragile, le duvet doré, le parfum délicat. ». Des descriptions colorées dotées d'une sonorité gracile et aérienne.
   
   Vient la dévoration incessante de la confiture de pamplemousse à la petite cuiller. Derrière les mots juteux, sucrés et odorants, se cache une appréhension, celle de la disparition, de l'effacement, de la mort qui rôde dès qu'une vie prend forme: la toxicité du traitement des pamplemousse, fantôme d'un lent poison pouvant corrompre l'intégrité du bébé à venir. Mais, rien ne peut empêcher la geste nourricière de la confiture ingurgitée inlassablement. La
   nourriture est là pour alimenter la vie mais elle peut être mortifère. De même que l'environnement aseptisé médical, avec ses multiples instruments froids et implacables, donne aussi bien la vie que la mort.
   
   Lentement, une inquiétude puis une angoisse sourdent, s'instaurent chez la narratrice comme chez le lecteur. L'abîme sans fond est toujours palpable, provoquant sentiment d'insécurité et peur même lors d'une période aussi fabuleuse qu'une grossesse, qu'une future maternité.
   
   On pourrait reprocher à Yôko Ogawa cette propension au pessimisme, à la noirceur de sa vision du monde. Cependant, l'ironie, souvent cruelle, met en lumière une attitude «politiquement incorrecte » salutaire: en effet, pourquoi chaque femme devrait-elle vivre une grossesse harmonieuse et heureuse? Pourquoi uniformiser les sensations? Pourquoi gommer les angoisses indissociables de la grossesse et de la maternité: angoisses naturelles, normales, que l'on ne devrait pas occulter.
   
   L'univers d'Ogawa est étrange, dérangeant autant qu'iconoclaste et essentiel: sous l'apparente joliesse des choses, de la vie, un méandre souterrain de peurs inavouées taraude l'être humain qui n'ose pas toujours les crier.
   
   PS: Livre évoqué sur ce site dans le commentaire sur «Les abeilles»

critique par Chatperlipopette




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