Lecture / Ecriture
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Tenir jusqu'à l'aube de Carole Fives

Carole Fives
  Quand nous serons heureux
  Que nos vies aient l'air d'un film parfait
  C'est dimanche et je n'y suis pour rien
  Camille Claudel, la vie jeune
  Une femme au téléphone
  Tenir jusqu'à l'aube

Carole Fives est une écrivaine et plasticienne française née en 1971.

Tenir jusqu'à l'aube - Carole Fives

177 pages intenses
Note :

   Rentrée littéraire 2018
   
   "Elle ne pouvait se permettre aucune erreur, aucun écart. L'enfant et elle devaient filer doux, afficher zéro défaut, ne laisser aucune prise à la société. A tout instant, ils risquaient d'être étiquetés "famille à problèmes". Ils étaient hors-normes, ils étaient fragiles, ils étaient suspects."
   

   Dans l'espoir de maintenir un lien ténu avec le père de son enfant de deux ans, la narratrice, graphiste free-lance, continue à vivre dans une ville où elle n'a ni amis, ni famille qui pourraient la sortir de ce huis-clos parfois étouffant avec son fils.
   
   Les difficultés matérielles s'accumulent et la jeune femme commence à fuguer hors de l'appartement pour échapper à "cette créature qu'elle avait créée de toutes pièces: la bonne mère".
   
   Ces fugues "comme une respiration" "un entêtement" créent une tension dans le roman car elles deviennent de plus en plus une nécessité et la narratrice ne peut s'en empêcher, même si elle a bien conscience de "Tirer sur la corde", titre de la deuxième partie du roman.
   
   Cette tension est d'autant plus grande qu'elle est mise en parallèle avec le récit dont le petit ne se lasse pas: "La chèvre de Monsieur Seguin", cette chèvre, qui, par amour de la liberté est prête à affronter le pire. Scandant le roman, les extraits de la nouvelle d'Alphonse Daudet seront aussi l'occasion d'un clin d’œil final à la fois jubilatoire et violent.
   
   Car oui, de la violence il y en a dans ce roman. Celle des internautes intervenant sur les forums de mamans solos, sortes de harpies vengeresses prêtes à lapider toutes celles qui osent se plaindre de leur fatigue,de leurs galères, de leur solitude... Celle des institutions (crèches, personnel de santé...), des propriétaires de logements, celle d'une société où les violences physiques faites aux femmes sont banalisées et niées, ne serait-ce que par les mots...
   
   Mais Carole Fives sait aussi se faire intimiste en décrivant le quotidien de ce couple fusionnel mère-enfant, en soulignant la nécessité de "Réintégrer son corps." ,"Un corps sans enfant qui s'y cramponne. Un corps sans poussette qui le prolonge". Là, l'écriture colle au plus près des sensations et fait partager au lecteur ce sentiment de grande respiration nécessaire.
   
    Un roman dévoré d'une traite puis relu dans la foulée, plus lentement cette fois pour mieux le savourer. Et zou sur l’étagère des indispensables !
   ↓

critique par Cathulu




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Le quotidien d'une mère célibataire
Note :

   L'alarme de son téléphone vibre, elle avait dit vingt minutes, il est temps de rentrer. Elle ouvre la porte essoufflée. Dans la petite chambre, le ronflement régulier de l'enfant.
   
   Elle est mère célibataire d'un enfant de deux ans, larguée, abandonnée. Elle rêve d'un appartement sans enfant, un lieu à soi. Toute la journée, elle cavale de droite à gauche, elle n'a plus de salaire fixe et peine à décrocher quelques contrats. Elle veut quitter au plus vite cet appartement cher et mal isolé, elle a plusieurs loyers de retard. Elle souhaite trouver une solution de garde pour l'enfant, pour retrouver un peu de liberté. Aucune place en crèche, sa demande n'est pas prioritaire, qu'elle rentre à la maison avec son petit, qu'elle en profite. le découragement, la honte. le peu d'argent gagné passe dans les courses, le loyer. Des années sans aller chez le coiffeur, encore une qui ne prend pas soin d'elle, qui se laisse aller.
   
   Sur internet elle consulte les forums de discussions pour essayer de trouver du réconfort, des conseils, elle n'y trouve que des propos moralisateurs ou culpabilisants voir des phrases imbéciles. Les mamans qui élèvent seules leur enfant sont des battantes, elles ont fait ce choix, c'est leur problème, elles n'ont qu'à assumer. À l'époque de la pilule, de l'avortement, il fallait réfléchir avant. On peut être une femme active et une mère seule.
   
   Carole Fives nous raconte le quotidien d'une mère célibataire, qui n'a plus le temps de rêver, qui vit en vase clos et consacre tout son temps à son fils, elle est comme l'ours du parc de la Tête d'Or qui tourne toute la journée dans son enclos. "Rêver... rêver n'est-elle pas la chose la plus agréable au monde ?" Elle rêve de partir, de tout recommencer ailleurs, le plus loin possible. Redevenir quelqu'un s'amuser enfin, prendre du bon temps. La joie d'être une femme, pas juste une mère.
   
   J'ai été profondément touché par ce roman social, certes féministe, mais qui nous interroge, sur la monoparentalité, l'isolement, la précarité, voire la lâcheté des hommes. "Mesdames, si vous avez des garçons, par pitié, éduquez-les autrement que leurs pères."
   
   Le style vif, jamais larmoyant m'a tout de suite entraîné, tout sonne juste et j'ai bien aimé, tout au long du récit, le parallèle avec la chèvre de Monsieur Seguin qui rêve de liberté et qui va lutter pour tenir jusqu'à l'aube.
   
   "Avant d'avoir un enfant, on ne sait absolument pas ce qui nous attend. Est-ce un crime que de constater qu'on n'y arrive pas ?"

critique par Y. Montmartin




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