Lecture / Ecriture
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William Faulkner : Une vie en romans de André Bleikasten

André Bleikasten
  William Faulkner : Une vie en romans

William Faulkner : Une vie en romans - André Bleikasten

Faulkner : limites et pouvoirs du langage
Note :

   Nous avons déjà effleuré, dans "Le bruit et la fureur", les failles significatives du discours de Faulkner. "Tandis que j'agonise"(1930), ma lecture préférée parmi les romans du début, offre à André Bleikasten ("Une vie en romans", pp 256-275) un terrain propice pour prolonger la réflexion sur les vides du langage.
   
   Il note deux trous entre les mots : le cercueil dessiné au cœur de la description du travail de Cash qui le fabrique pour sa mère Addie ; plus loin dans le monologue d'outre-tombe de celle-ci, il n'y a pas de mot pour dire son sexe lorsqu'elle perdit sa virginité. Ces vides signalent (au moins) des absences/béances.
   
   Les vides sont aussi dans les mots : "Quand il fut né, j’ai compris que le mot maternité avait été inventé par quelqu’un qui avait besoin d’un mot pour ça, parce que ceux qui ont des enfants ne se soucient pas qu’il y ait un mot ou non. J’ai compris que le mot peur avait été inventé par quelqu’un qui n’avait jamais eu peur, le mot orgueil par quelqu’un qui n’avait jamais eu d’orgueil." Dans son monologue, Addie accuse les mots de leurrer. Elle expérimente que les mots "ne sont pas appariés à leurs référents", traduit Bleikasten.
   
   La puissance insidieuse du langage est révélée à Addie lors de sa seconde grossesse : "Il me semblait qu’il [Anse, son mari] s’était joué de moi, que, caché derrière un mot comme derrière un écran de papier, il m’avait, à travers, frappée dans le dos." Mais Anse a été floué aussi : "j’ai compris que j’avais été trompée par des mots plus vieux que Anse ou amour, et que le même mot avait trompé Anse aussi". Carence des mots aux perfides pouvoirs.
   
   On est dans le pur Faulkner, être tourmenté aux prises avec les incertitudes du langage et les inquiétudes de l'écriture, folle entreprise.
   
   Bleikasten poursuit : "Les hommes croient pouvoir se servir du langage pour agir dans le monde et sur le monde, mais le langage se joue d'eux, les poussant à des actes qu'ils n'avaient nulle intention de commettre. L'ordre du langage s'avère en dernier ressort aussi contraignant que l'ordre biologique ou l'ordre social, et chacun y est pris dès avant sa naissance jusqu'après sa mort. Pour qui y cherche un lieu de vérité, il ne peut être que la rencontre décevante d'un vide. Mais cette forme vide a l'efficacité d'une force active, et personne n'échappe à la tyrannie de sa loi."
   
   J'ai des scrupules à m'emparer davantage du travail d'André Bleikasten, qui mentionne encore l'ironie du propos de l'héroïne tragique Addie (car elle s'exprime en exaltant les mots, malgré tout, et son testament venu de nulle-part, nul ne le lira, sinon nous lecteurs) et s'avance sur le pari d'écrire de Faulkner, tenaillé par les limites et le pouvoir des mots, mais aussi par le travail d'artisan qu'ils requièrent.
   
   L'ouvrage, d'une grande richesse sur le plan de l'analyse des romans, est difficile à trouver aujourd'hui, mais toute bibliothèque devrait en disposer.

critique par Christw




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