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Nouvelles de Pétersbourg de Nicolas Vassiliévitch Gogol

Nicolas Vassiliévitch Gogol
  Nouvelles de Pétersbourg
  Les Âmes mortes

Nicolas Vassiliévitch Gogol (en russe : Николай Васильевич Гоголь, Nikolaï Vassilievitch Gogol et en ukrainien : Микола Васильович Гоголь, Mykola Vassyliovytch Hohol)

Gogol est né en 1809 dans un village au cœur de l'Ukraine, au sein d'une famille de nobles campagnards à la fortune limitée. Son père, décédé alors qu'il est encore adolescent, écrit de petites pièces de théâtre et développe son goût pour la littérature. Sa mère lui donne une éducation religieuse traditionnelle qui contribuera, au fil des ans, à son évolution vers un mysticisme maladif. Après de médiocres études, Gogol quitte l'Ukraine pour Saint-Pétersbourg, avec l'ambition de faire une grande carrière dans l'administration et la littérature.

Après une existence difficile, échouant à mener à bien son chef d'oeuvre "Les âmes mortes", rongé par les difficultés et le mysticisme, il décidera de se laisser mourir en 1852, refusant nourriture et soins et sera achevé par les médecins qui lui infligeront alors des traitements violents (bains froids, saignées, cataplasmes et sangsues).

(à partir d'une excellente fiche sur Wikipedia)

Nouvelles de Pétersbourg - Nicolas Vassiliévitch Gogol

«Ce qu'il y a de plus étrange,est qu'un auteur puisse choisir de pareils sujets 
Note :

   Le titre de cette critique est de Gogol lui-même. Il situe bien l'ambiance.
   Il faut savoir tout d'abord, que les "Nouvelles de Pétersbourg" n'ont pas été écrites comme un ensemble ou une série. En fait, Gogol avait rédigé ces quelques nouvelles de façon tout à fait distincte et sans prêter attention au fait qu'elles se situaient toutes à Saint-petersbourg, ville qu'il n'adorait pas. Ce n'est que plusieurs années plus tard, cherchant à organiser ses textes en vue d'une publication groupée, qu'il s'avisât de ce fait et les unit pour le tome III de ses oeuvres complètes. Nous y trouvons "La perspective Nevski", "Le portrait", "Le journal d'un fou", "Le nez" et "Le manteau".
   
   Je dirais que si je devais trouver un intrus parmi ces cinq nouvelles, ce serait "La perspective Nevski" que je citerais, car on n'y retrouve pas ces éléments d'incohérence et de folie qui caractérisent les quatre autres textes. C'est aussi la nouvelle que j'ai le moins aimée.
   
   "La perspective Nevski" est un texte que j'ai trouvé désuet et daté et dans lequel il nous est difficile aujourd'hui de nous identifier aux personnages ou même de bien les comprendre. Cependant, ce n'est pas sans un intérêt d'anthropologue qu'il nous est loisible de suivre leurs aventures qui ne peuvent que nous étonner. Et c'est avec amusement que j'ai constaté que, presque 200 ans plus tard, je ne pouvais que souscrire à la conclusion : "Oh ! Ne vous y fiez pas, à cette Perspective Nevski ! Moi, je m'enveloppe toujours étroitement dans mon manteau quand je la parcours, et je m'efforce de ne jamais regarder ce que je croise. Tout est leurre, tout est rêve, tout est autre qu'il ne paraît (...) tout respire l'imposture. Elle ment à longueur de temps, cette Perspective Nevski."
   
   Une fois lu, donc, ce premier texte, on plonge (avec délice) dans l'incohérence, le farfelu, le loufoque et la folie. Un certain tableau est ensorcelé, mais ce n'est là qu'un pâle début ; un autre personnage perd la raison dans une belle et inexorable progression et nous montre comment on soignait les fous, à l'époque ; un certain monsieur se réveille un beau matin sans son nez, mais il le verra bientôt passer avec fiacre et cocher sans que Gogol prenne la peine de tenter d'expliquer au lecteur comment il doit ou peut imaginer cette scène ; et, pour clôturer le bal, un fantôme de misère vient hanter les voleurs de vie et de manteaux.
   
   Il paraît que l'intelligentsia freudienne soviétique des années 20 a passé plusieurs années à chercher, trouver, contester et trouver mieux, le sens sexuel de tous ces contes, grand bien leur fasse. On comprend bien que ces messieurs n'étaient guère tentés d'étudier les complexités des psychoses de Staline. Ils avaient leurs raisons... Quant à leur vision des contes de Gogol, qu'elle ait ou non un fond de vérité ne m'intéresse guère. Mais si cela vous intéresse vous, sachez que ces études existent (bibliothèque psychoanalytique, sous la direction de Ermakov de 1923 à 28).
   
   * "Le nez" a inspiré Olivier Douzou qui a fait à son sujet, un livre pour enfants.
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critique par Sibylline




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Une prodigieuse liberté de ton
Note :

   Nouvelle traduction française par André Markowicz (Actes Sud/Babel)
   
   "En fait, Les Nouvelles de Pétersbourg existent-elles vraiment?"
   
   C'est sur cette question étonnante que Jean-Philippe Jaccard ouvre sa postface à la nouvelle édition des "Nouvelles de Pétersbourg" dans la collection Babel. Avant de poursuivre: "La question peut paraître saugrenue, surtout quand on tient entre ses mains un livre qui porte ce titre. Elle se justifie pourtant quand on sait que Gogol ne l'a lui-même jamais donné et que la formule est entrée dans l'histoire de la littérature un peu par accident pour désigner cet ensemble de nouvelles. Mais quelles nouvelles au juste?" Et si je précise que dans cette nouvelle édition, les "Nouvelles de Pétersbourg" sont au nombre de sept au lieu de cinq, qu'elles n'ont pas toutes Saint-Pétersbourg pour décor mais qu'elles constituent bel et bien dans son intégralité le tome III des oeuvres complètes de Nikolaï Gogol, tel que celui-ci l'a conçu, vous comprendrez que la question est en fait des plus pertinente.
   
   "Les Nouvelles de Pétersbourg" dans la collection Babel, ce sont donc dans l'ordre choisi par Gogol et dans une nouvelle traduction par André Markowicz: "La Perspective Nevski", "Le Nez", "Le Portrait" (une nouvelle en deux parties, écrites à quelques années d'intervalle), "Le Manteau", "La Calèche", "Les Carnets d'un fou", "Rome. Fragment". Et enfin, une postface signée par Jean-Philippe Jaccard qui est à mes yeux un exemple parfait de ce qu'une préface idéale se devrait d'être: un texte teinté d'enthousiasme qui vous titille les papilles gustatives, tout en attirant votre attention sur l'un ou l'autre aspect de l'oeuvre qui pourrait bien vous échapper lors d'une première lecture (dans ce cas, la profonde cohérence de l'ensemble de ces nouvelles, qui leur est conférée par l'ordre de présentation originel), mais sans trop révéler du contenu du livre qu'il s'efforce de présenter, préservant ainsi le plaisir de sa découverte. En d'autres mots, cette postface ne me laisse qu'un seul regret, et c'est de ne pas l'avoir lue avant d'entamer ma lecture des "Nouvelles de Pétersbourg"...
   
   Quant aux nouvelles proprement dites, elles m'ont impressionnées par leur inventivité narrative, et surtout leur prodigieuse liberté de ton. Faut-il y voir l'effet de la traduction d'André Markowicz, qui a ici entrepris de dépoussiérer l'oeuvre de Gogol après celle de Dostoïevski (j'avais alors beaucoup apprécié son travail)? Comme ces "Nouvelles de Pétersbourg" sont le premier livre de Nikolaï Gogol que je lis, je refuse de me prononcer faute d'éléments de comparaison. Mais le fait est que même "La Perspective Nevski" vaut ici son pesant d'or de cocasserie. Incohérentes et folles, loufoques et farfelues? Oui, les "Nouvelles de Pétersbourg" sont tout cela. Inquiétantes, effrayantes, émouvantes aussi dans leur évocation de ce peuple des petits fonctionnaires chers à Dostoïevski, tel le malheureux héros du "Manteau". C'est là une belle découverte, à poursuivre sans hésitation.
   
   
   Extrait:
   "Mais les événements les plus étranges, ce sont ceux qui nous arrivent sur la Perspective Nevski. Oh, ne vous y fiez pas, à cette Perspective Nevski! Je m'enroule toujours dans ma cape quand il m'arrive de l'emprunter, et j'essaie de ne pas regarder du tout les objets que j'y rencontre. Tout est mensonge, tout est chimère, rien n'est ce qu'il paraît! Vous pensez que ce monsieur qui se promène vêtu d'une petite redingote à la coupe parfaite est très riche? Que non: il tient tout entier dans sa seule redingote. Vous imaginez que ces deux gros qui se sont arrêtés devant l'église en construction discutent de son architecture? Absolument pas: ils disent qu'elles sont bizarres, les deux corneilles qui se sont posées l'une en face de l'autre. Vous pensez que cet enthousiaste qui fait de grands gestes dit que sa femme vient de jeter par la fenêtre un billet doux à un officier qu'il ne connaît ni d'Eve ni d'Adam? Pas du tout, il parle de Lafayette. Vous pensez que ces dames... mais les dames, fiez-vous-y le moins." (p. 63)
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critique par Fée Carabine




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Le nez
Note :

   “Le nez” constitue une nouvelle j’imagine intégrée normalement dans un recueil. Je l’ai lue isolée, je ne parlerai donc que de ce “nez” et j’appellerai cela «Absurde, non-sens et St Petersbourg».
   
   Pour en dire quoi? Qu’on est dans le “rien”, le non-sens, l’absurde? S’agit-il à l’origine d’un exercice d’écriture? Ca y ressemble tant la chose me parait vaine; histoire sans queue ni tête, absence (à mes yeux) d’une parabole ou d’une morale quelconque? Dérouté je suis devant ce “nez”. Pour le coup peut-être, c’est le mien qui ne fonctionne pas!
   
   En substance: Saint Pétersbourg, première moitié du XIXème siècle, Ivan Iakovlévitch, coiffeur et barbier de son état, découvre un nez un beau matin dans son pain de déjeuner. Pas banal non ? Mieux! Il le reconnaît comme étant celui de l’assesseur de collège Koliakov, un de ses clients, plutôt imbu de sa personne qui se fait appeler Major, Major Koliakov (à ce stade précisons qu’il nous manque probablement des clés pour comprendre certains propos de Gogol sur la fonction d’assesseur de collège, il me semble à moi). Il est terrifié et n’a de cesse de se débarrasser dudit nez. Bien évidemment il le fera maladroitement et se fera épingler lors de l’opération par un policier. Fin du premier épisode.
   
   Second épisode : Koliakov se réveille et s’aperçoit que son nez a disparu. Et là, franchement, ça part en vrille! Il doit y avoir un symbolisme qui ne m’a pas été accessible. Entre la course de Koliakov à la quête de son nez (qu’il voit passer, chamarré en haut fonctionnaire???), ses tentatives pour déposer plainte, mettre la main dessus, … et finalement le retour du nez, et son retour sur le visage … Moi y en a pas tout comprendre!
   
   Et tout finit en boucle puisque la nouvelle se termine avec le retour de Koliakov chez son barbier pour se faire raser comme chaque semaine, avec manifestement la conscience aigue de part et d’autre de ce qui pourrait se passer si d’aventure le rasoir …
   
   Alors je le prendrai comme un exercice d’écriture mi-fantastique mi-amusant, alors oui, c’est bien écrit, mais ça m’a paru sans intérêt majeur.
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critique par Tistou




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Non, cela ne tient pas debout, je ne le comprends absolument pas...
Note :

   Je ne sais même pas comment je suis arrivée à Gogol - le nom a du me faire rire, et puis ce recueil faisait moins de six cent pages, ce qui arrange mes affaires en ce moment. Bref, de bien mauvaises raisons qui m’ont menées à ce livre exceptionnel, que j’ai lu deux fois de suite.
   
   Dans «la Perspective Nevski», on suit deux amis qui se retournent sur deux femmes: le lieutenant décide de suivre la blonde, et l’artiste entreprend de suivre la brune.
   Dans «le Portrait», on suit le parcours d’un étrange portrait d’un oriental aux yeux de flamme, qui semble accablé d’une malédiction.
   «Le Journal d’un fou» est, comme son nom l’indique, le journal d’un fou, et on voit comment la folie est traitée dans la Russie du début du XXè à travers le délire de celui ci.
   «Le Nez» raconte comment un beau jour un homme perd son nez, part à sa recherche, et le retrouve revêtu d’une redingote dans les rues de Saint Petersbourg.
   «Le Manteau» décrit la volonté d’un petit fonctionnaire de posséder un nouveau manteau, sa lutte pour l’acquérir et sa satisfaction sensuelle de s’en revêtir et de parader dans les rues de la ville.
   
   (ou dans le sens inverse si comme moi, vous commencez à l’envers) (et pourquoi pas?)
   
   Gogol décrit Saint Petersbourg un peu de la même façon que Baudelaire dépeint Paris dans les "Petits poèmes en prose" - par petites touches, sur le ton de la conversation, de façon très drôle et ironique. Beaucoup de quartiers sont décrits, des plus populaires aux plus bourgeois, et l’homme des foules qu’est le narrateur nous montre la Saint Petersbourg cruelle, laide, médiocre des petits fonctionnaires et des artistes sans le sou. Gogol fait également penser aux grands caricaturistes de la presse du XIX: on voit des moustaches, des barbes, des favoris se balader tous seuls (sans parler des nez). Il y en a partout, de toutes les teintes - une fois que je l’ai remarqué, j’ai focalisé dessus pendant le reste du bouquin.
   
   L’auteur prend plusieurs perspectives très basses, triviales - l’achat d’un manteau par exemple - pour peindre une ville. Et c’est dans ce monde là que l’absurde et le fantastique débarquent mais sans faire d’éclat. Un nez qui se balade en habit militaire, ça n’étonne personne. Ce paradoxe est saisissant! Là on pense à Kafka, et à son Gregor Samsa transformé en... chose, qui horrifie son entourage, mais ne provoque pas l’étonnement outre mesure.
   
   Gogol, ce petit malin, connaît d’avance la consternation qu’il va provoquer chez le lecteur, et il prévoit le coup dans «le Nez»: «Non, cela ne tient pas debout, je ne le comprends absolument pas... Mais ce qu’il y a de plus étrange, de plus extraordinaire, c’est qu’un auteur puisse choisir de pareils sujets... Je l’avoue, cela est, pour le coup, absolument inconcevable, c’est comme si... non, non, je renonce à comprendre. Premièrement, cela n’est absolument d’aucune utilité pour la patrie; deuxièmement... mais deuxièmement non plus, d’aucune utilité. Bref, je ne sais pas ce que c’est ça...
   Et cependant, malgré tout, bien que, certes, on puisse admettre et ceci, et cela, et encore autre chose, peut-être même... et puis enfin quoi, où n’y a-t-il pas d’incohérence? et après tout, tout bien considéré, dans tout cela, vrai, il y a quelque chose. Vous aurez beau dire, des aventures comme cela arrivent dans ce monde, c’est rare, mais cela arrive.»

   
   Mon cher Nicolas Gogol, bien essayé, mais ce n’est pas crédible.
   
   Aussi, le rêve et le délire une part très importante dans ce recueil, en tant qu’ils ressemblent étonnamment à la réalité. Les personnages et le lecteur vont de veilles en réveils, parcourus de secousses, de soubresauts, de basculement soudains. L'illusion, les mirages forment un axe majeur de l'oeuvre.
   " Eloignez-vous, au nom du Ciel, éloignez-vous des réverbères ! et vite, aussi vite que possible, passez sans vous retourner. Vous aurez de la chance si vous en sortez en recevant juste un peu d'huile puante sur votre redingote de dandy. Mais même en dehors des réverbères, tout respire le mensonge. Elle ment à chaque seconde, cette Perspective Nevski, et surtout quand la nuit, d'une masse épaisse, la couvre de son poids en séparant les murs blancs ou jaune paille des immeubles, quand toute la ville n'est plus que lumières et fracas, quand des myriades de carrosses déboulent depuis les ponts, quand les postillons s'époumonent et sautent sur leurs chevaux et que le démon lui-même allume les lampes juste pour vous montrer le monde comme il n'est pas. " ("La Perspective Nevski")

   
   Gogol peut annoncer le courant de l’Absurde du XXe, dans le sens où la plupart de ses personnages (et leurs nez) ne trouvent pas leur place dans cette société, tentent d’y échapper par la peinture, par la séduction d’une femme, l’achat d’un manteau, mais n’y arrivent pas, ou alors pour quelques instants seulement.
   
   Chers amis, ces nouvelles sont très drôles, bizarres, inquiétantes, et aussi romantiques, exotiques, évocatrices. Je n’ai jamais rien lu de semblable et je vous le recommande chaleureusement.
   
   Maintenant je regrette une chose, c'est d'avoir été trop pingre pour me payer l'édition Babel avec la traduction d'André Marcowicz, et la nouvelle intitulée "Rome" (qui me parait d'emblée un intéressant contre point aux nouvelles sur St Petersbourg).
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critique par La Renarde




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Le Manteau
Note :

   "Le Manteau" ouvre les "Récits de Pétersbourg". La nouvelle débute par une description du mode de vie d’Akaky Akakiévitch Bachmatchkine, petit fonctionnaire occupé à copier des actes administratifs dans un bureau où les agents, au coude à coude, se pressent autour de chefs arrogants pour un salaire de misère. Les collègues d’Akaky Akakiévitch se moquaient de lui, sans grande réaction de sa part, alors qu’il accomplissait son travail avec un dévouement total. Le soir, il rentrait dans sa misérable chambre dans un quartier modeste de Saint Pétersbourg, où il consommait un repas médiocre avant de reprendre sa copie. Lorsque l’hiver avança, il fut saisi par le froid arctique de la capitale. Son manteau usé jusqu’à la trame ne le protégeait pas et, même en courant le long du chemin dans la mesure de ses faibles forces, il restait gelé. Son tailleur, aussi démuni que lui, refusa de rapiécer encore une fois cette loque.
   
   Gogol débute donc son récit par un exposé de la condition scandaleuse de l’administration dans cet immense Versailles construit sur l’eau, au bord du golfe de Finlande, sur l’ordre d’un Tsar mégalomane et cruel. Au XIXème siècle, les ors des palais, toujours plus nombreux, brillaient de tout leur éclat, le luxe s’étalait dans toute la cité, ainsi que dans les faubourgs où d’autres palais avaient surgi, mais ce luxe ne pouvait se maintenir que par l’existence d’un vaste prolétariat qui subsistait dans la crasse de ses interstices. L’atmosphère inquiétante de la ville, recouverte de brouillard dans l’obscurité de l’hiver nordique, est saisissante.
   
   Nous assistons aux timides et vaines tentatives d’Akaki Akakiévitch d’échapper à la confection d’un nouveau manteau, puis, réduit à cette nécessité, à ses calculs minutieux pour réunir la somme nécessaire, à l’essayage du manteau et à sa fierté lorsqu’il l’étrenne pour la première fois.
   
   Tout ce récit misérabiliste écrit sur un ton satirique infléchit complètement l’image qu’on pouvait se faire de Saint Pétersbourg, prestigieuse capitale où les gens ordinaires sont broyés. Il aboutit à son sommet lors du vol du manteau et des vaines démarches d’Akaky Akakiévitch auprès du commissaire de police et d’un "personnage important".
   
   A ce stade, Gogol verse dans le registre fantastique pour exécuter le châtiment des puissants, conclusion qui aura une influence considérable sur ses successeurs dans la littérature russe.

critique par Jean Prévost




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