Lecture / Ecriture
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Rouge c’est la vie de Thierry Jonquet

Thierry Jonquet
  Mon vieux
  Le manoir des immortelles
  J comme: La vie de ma mère
  La bête et la belle
  Mygale
  Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte
  Le bal des débris
  400 coups de ciseaux
  Rouge c’est la vie

Thierry Jonquet est un écrivain français de romans policiers, né à Paris en 1954 et mort en 2009.

Rouge c’est la vie - Thierry Jonquet

Continuons le combat, camarades!
Note :

   1968/1973 : cinq années de luttes syndicales, de combats étudiants, d’assemblées générales (les fameuses AG) en manifs de toutes sortes ayant un objectif en commun : refuser cette société déjà trop formatée; tout chambouler; rêver d’un autre monde.
   
   En prenant le prétexte d’une rencontre amoureuse due au hasard - et en ajoutant un zeste de surréalisme à l’américaine, mettant en scène d’hypothétiques employés du Destin, ce qui alourdit un peu le propos - Thierry Jonquet, maitre ès polars, nous raconte sa propre jeunesse.
   
   On sent bien que ce court récit fut une récréation dans l’œuvre du romancier noir. Ici, pas de tueur, pas d’ambiance glauque, pas d’enquête… juste deux tranches de vie. Deux adolescences qui vont aboutir à se rencontrer. Deux luttes contre ce monde d’adultes hérité de la nouvelle donne d’après guerre : un Gaullisme omnipotent en France, deux blocs antagonistes pour équilibrer un monde boiteux, des volontés de liberté très vite cadenassées par des juntes au pouvoir, des anciennes colonies qui essayent de s’émanciper, une Chine qui s’éveille…
   
   Victor et Léa ont quatorze ans en 1968. Lui va s’engager dans un mouvement trotskiste, elle tentera l’aventure des kibboutz en Israël. Lui militant, bon petit soldat, qui ne voit pas tout de suite la vacuité de son combat : les gauchistes dépensant davantage d’énergie pour lutter contre des organisations parallèles plutôt que s’unir face au capitalisme qui ne portait pas encore le nom de libéralisme. Frères ennemis, Lutte Ouvrière et la Ligue Communiste ergotaient sans cesse sur le mode opératoire et tergiversaient sur des points de détails. Les maoïstes et d’autres courants trotskistes ajoutaient à la confusion. Pendant ce temps Pompidou et son ministre Marcellin "tenaient" la France bien pensante.
   "Elle sentit vibrer la corde sioniste et regarder vers la terre promise comme les passagers du Mayflower rêvaient d’Amérique ou, dorénavant, les migrants envient l’Europe. Elle adhéra au Dror, une des nombreuses organisations sionistes de gauche. Un séjour dans un Kibboutz et son âpreté aura raison de ses convictions."
   

   Plus qu’une simple rencontre (qui n’a lieu que dans les ultimes pages, du reste), c’est une époque joyeuse et révolue dans laquelle Jonquet nous plonge. Pour ceux et celles qui n’ont pas connu ce vent de liberté où tout devenait possible pour peu qu’on y croie suffisamment, cette période ressemble un peu au paradis perdu.
   
   La contraception, enfin accessible, permettant une libération sexuelle jamais connue dans nos pays sclérosés de catholicisme castrateur. Les chaos d’un monde en pleine mutation permettant de s’insurger contre les atteintes à la liberté : guerre du Vietnam en tête, mais aussi les luttes raciales aux Etats-Unis, les tortures et les emprisonnements arbitraires dans les dictatures d’Amérique du Sud, le franquisme plus proche de nous, les interventions des blindés russes dans les démocraties populaires, le régime des colonels en Grèce… L’ ennemi, pour ne pas emprunter un terme trop empreint de religiosité en parlant du diable, était bien visible, tangible. Un manichéisme bien tranché permettait tous les excès, les excusait. Les idées nées en mai 1968 ou plus exactement écloses lors du printemps magique, portaient une nouvelle vision de la vie. De nouveaux rêves. Hippies, baba-cools, révolutionnaires, Che Guevara, Martin Luther King, le Petit Livre Rouge, les Œillets…
   Cependant, la réalité était tout autre.
   Les revendications ouvrières portaient plus souvent sur une augmentation des salaires que sur une volonté de changer le monde (l’autogestion de Lip faisant figure d’exception). Les élections confortaient toujours les mêmes têtes aux mêmes postes. La France silencieuse, majoritaire, continuait de se passionner pour le football, l’acquisition d’un petit pavillon en banlieue (à l’époque des "villes nouvelles", ce mot n’était pas encore synonyme de bidon-ville, de ville-poubelle), le dernier modèle de la Renault 16 ou la télévision en couleurs où Léon Zitrone et Guy Lux régnaient en maitres, entrecoupés de la rediffusion (déjà) des films de Louis de Funès.
   Oui, car cette France révolutionnaire avec laquelle on fait connaissance dans "Rouge" ne représentait qu’à peine un pour cent de la population. Parfois l’effet loupe donne des illusions d’optique.
   
   Qui sait, peut-être que dans cinquante ans, on regardera ces jeunes années 2000 comme un vivier d’écologistes visionnaires, de nouveaux paysans bio, d’alter mondialistes luttant contre la haute finance, de bénévoles épaulant les migrants rêvant d’une vie meilleure, de reconquêtes de l’espace public et de relations simples, de proximité, de circuits courts, débarrassés de tout superflu ostentatoire. Une société idéale.
   Toujours ces un pour cent.

critique par Walter Hartright




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