Lecture / Ecriture
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Le chanteur de tango de Tomàs Eloy Martinez

Tomàs Eloy Martinez
  Le chanteur de tango
  Purgatoire

Tomás Eloy Martínez est un écrivain argentin né en 1934 et décédé en 2010.

Le chanteur de tango - Tomàs Eloy Martinez

Ça se chante
Note :

   Ça se danse aussi bien sûr, le tango, mais Bruno CADOGAN, a débarqué de New York à Buenos Aires pour en rechercher un chanteur, celui dont on ne trouve pas les disques à Manhattan. C'est ainsi que le thésard de NYU est expédié sur la route de Julio Martel, le vieux chanteur de tango porteño. Et que je retrouve entre mes mains le meilleur roman que j'ai lu depuis, disons, «L'Ombre du Vent» de Carlos Ruiz Zafon (Grasset, 2004). Et s'il s'agit encore d'un auteur de langue espagnole, qu'y puis-je ? Aller à Lourdes pour demander un miracle en faveur de Christine Ego ? ou à Medjugorje à la suggestion d'Élisabeth Claverie («Les guerres de la vierge» une anthologie des apparitions, Gallimard, 2003) pour demander un miracle en faveur de Klouellebecq ? Bien loin de ces choses ternes et usées, ce roman argentin s'inscrit dans ce courant littéraire qui nous gâte d'année en année : celui d'une littérature inventive, aux références qui attisent la curiosité, et à l'écriture baroquisante et pourtant rigoureuse.
   
    T.E.Martinez est né à Tucuman, en Argentine, en 1934 : ce sont des origines qui autorisent à bien parler du tango, évidemment. Mais en parler superbement dans une intrigue bien tenue, jusqu'à la dernière page, c'est plus rare et c'est ce qu'il se passe ici.
   
    Le récit commence en septembre 2001 quand Bruno Cadogan atterrit à l'aéroport Ezeiza, donc à Buenos-Aires, « une ville défaite, qu'il aurait fallu (…) voir un an plus tôt, quand sa beauté était encore intacte et qu'il n'y avait pas tant de mendiants dans les rues…» selon le Tucumano, l'étrange ami qu'il se fait d'emblée. La destruction, la ruine, la dégradation est en effet un leitmotiv qui parcourt ce roman. Il est illustré à la fois par l'état de la ville même, par celui de la société argentine touchée par la crise monétaire qui ira jusqu'à l'insurrection populaire, par celui de Julio Martel plus encore puisque le chanteur est malade, hémophile, et doit être hospitalisé à plusieurs reprises. Raison pour laquelle le narrateur n'arrive pas à le rencontrer pour l'entendre chanter à moins que ce ne soit pour une entrevue utile au chercheur.
   
   Un autre thème est celui du mystère auquel se heurte l'enquêteur. À chaque fois qu'il trouve trace du chanteur, et souvent grâce à Alcira Villar dont il découvrira plus tard les liens avec lui — elle ne lui confiera son nom que page 165—, c'est pour rater la représentation —l'apparition plutôt—, et c'est à chaque fois dans un lieu impossible. Au fil des semaines, se dessine alors une carte très borgésienne, celle des lieux où apparaît Julio Martel. Elle n'a rien à voir avec la carte que composeraient les connaisseurs, ceux pour qui «les vrais tangos étaient ceux composés avant 1910, quand on les dansait encore dans les bordels, et non ceux apparus ensuite, influencés par le goût parisien et les tarentelles génoises.» Non, c'est une carte liée à des faits divers, des crimes et des événements historiques. On parcourra ainsi tous les quartiers de l'agglomération, depuis les ruelles de Boca, les faubourgs de Palermo, les abattoirs de Liniers, jusqu'au cimetière de la Chacarita, en passant par la rue Garay, par le 840 de la rue Tucuman maison natale de Borgès, ou par le parc Lezama où Borgès, encore lui, avait embrassé pour la première fois Estela Canto. Sans oublier l'usine des eaux de la rue Riombamba, conçue à Londres par Bateman, Parsons & Bateman, « chaque pièce étant dessinée à l'échelle A:1, c'est-à-dire grandeur nature » — oui l'auteur a fréquenté Borgès !
   
   L'écrivain Borgès est en effet constamment présent dans le récit. Il s'ensuit une dimension plus mystérieuse encore : l'Aleph est là. «Dans le point lumineux qui reproduisait le paradis de Dante, on ne pouvait voir le futur, du reste on ne pouvait voir la réalité. Les événements simultanés et infinis qu'il contenait, l'inconcevable univers, tout cela était des produits de l'imagination.» L'Aleph est là, sous l'escalier de la cave de l'immeuble, protégé par 19 marches très raides, et confié à la garde de Bonorino, un encyclopédiste local et halluciné, du moins tant que les pelleteuses ne viendront pas. Mais la mort l'attend à Fort Apache. Jorge Luis Borgès n'est pas l'unique figure porteña : outre l'ombre de Carlos Gardel, flotte ici l'ombre d'Évita Peron : Tomas Eloy Martinez est d'ailleurs l'auteur de "Santa Evita" (1997) et de "Le roman de Péron" (1998). On rencontre aussi le général Aramburu, ou plutôt son cercueil qui circule lui aussi, comme le narrateur à travers la capitale, mais le général mort circulait à l'intérieur d'un camion citerne au temps de l'insurrection des Montoneros.
   
   Tout cela est compliqué à dessein, du moins tant que survit Julio Martel. Quand l'enquête s'achève, au terme de la bourse d'étude de Bruno Cadogan, au terme de la vie du chanteur, à l'heure des comptes, avant de regagner les États-Unis, l'enquête se termine dans la clarté pour le lecteur : « La carte était plus simple que je l'imaginais. Elle ne dessinait pas une figure d'alchimiste et ne dissimulait pas le nom de Dieu, pas plus qu'elle ne répétait les chiffres de la Kabbale. Elle suivait au hasard l'itinéraire des crimes impunis.»
   
   « Le chanteur de tango » est le roman d'une fidélité, celle d'Alcira envers Julio, le roman d'une (en)quête, celle d'un apprenti cartographe qui s'efforce de dessiner les dimensions de la ville et de la comprendre, c'est aussi le roman de Buenos Aires, ville-monde magique, une cousine pas si éloignée de la Barcelone de « La Ville des prodiges » due à cet autre conteur remarquable qu'est Eduardo Mendoza.

critique par Mapero




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