Lecture / Ecriture
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Sucre noir de Miguel Bonnefoy

Miguel Bonnefoy
  Le voyage d’Octavio
  Sucre noir

Miguel Bonnefoy est un écrivain français et vénézuélien né en 1986 à Paris.

Sucre noir - Miguel Bonnefoy

Une chasse au trésor picaresque
Note :

   En deux mots:
   Un pirate, du rhum, un trésor et une famille obsédée. Avec ces ingrédients Miguel Bonnefoy a concocté un second roman épique, luxuriant et formidablement addictif.
   
   La famille Otero, obsédée par le trésor du fameux pirate Henry Morgan, nous entraîne dans une quête aussi exotique qu’épique.
   
   Après trois siècles qui ont enrichi la légende du capitaine Henry Morgan, le temps est enfin venu d’explorer consciencieusement cette île où l’un des plus célèbres pirate des Caraïbes a fait naufrage. C’est du moins ce que se disent quelques chasseurs de trésor persuadés que l’or du navigateur ne peut être bien loin. C’est aussi une véritable obsession pour la famille Otero, qui est propriétaire d’une grande partie du terrain où le bateau aurait terminé sa route « planté sur la cime des arbres, au milieu d’une forêt. C’était un trois-mâts de dix-huit canons, à voiles carrées, dont la poupe s’était enfoncée dans un manguier à plusieurs mètres de hauteur. À tribord, des fruits pendaient entre les cordages. À bâbord, d’épaisses broussailles recouvraient la coque. »
   
   
Ezequiel et Candelaria Otero vont longtemps espérer sans rien trouver. Mais sans doute n’ont-ils pas bien cherché. C’est du moins ce que leur fille Serena imagine en reprenant le flambeau.
   
   Dans sa chasse au trésor, elle va croiser la route de quelques aventuriers plus ou moins fous, dont Severo Bracamonte qui est persuadé de réussir là où tous les autres on dû rendre les armes, ennivré par l’appât du gain comme il le serait d’une bouteille de rhum, ce fameux Sucre noir qui donne son titre au roman.
   Car Serena, contrairement aux drôles d’oiseaux qui font la ronde autour d’elle, comprend que la canne à sucre pourra faire sa fortune bien mieux que l’hypothétique cargaison d’Henry Morgan. Sans renoncer à la ruée vers l’or, elle va développer avec un vrai sens des affaires la production de cet alcool jusqu’à devenir à son tour capitaine, mais capitaine d’industrie plutôt que capitaine d’un navire fantôme.
   
   Avec le même brio qu’il avait démontré dans "Le voyage d’Octavio", Miguel Bonnefoy nous emporte d’abord par sa langue, aussi luxuriante que les décors qu’il dépeint, aussi enfiévrée que les rêves caressés par ses personnages
   
   . « Il parla de son destin, de sa passion, rappelant qu’il était un chercheur d’or et que, comme tout chercheur d’or, il ne serait un homme que lorsqu’il aurait sorti un trésor du fond de la terre. Serena le fixa longtemps, sans ciller et lui répondit avec une sagesse orgueilleuse qui n’était pas de son âge: – Imbécile. Tu seras un homme quand tu sortiras un trésor du fond de mes yeux. »
   
   
Du roman d’aventures nous nous retrouvons, par la magie d’une parole, par la force d’une seule phrase, dans le conte philosophique. On comprend alors que ce n’est pas le trésor lui-même qui importe, ou plutôt qu’il existe plusieurs trésors, qu’il appartient à chacun de poursuivre sa quête et qu’il est essentiel de ne pas se fourvoyer : « Rien n’est plus triste que cet être prisonnier de lui-même, enchaîné à lui-même, survivant dans un coin lépreux, léchant l’or comme une plaie ».
   
   Sur le chemin de la sagesse, Severo et Serena vont rencontrer l’amour, unir leurs forces. Quand Severo comprend «que son trésor avait toujours été où son imagination n’avait jamais cherché», Serena cherche «à lire dans les grimoires de la végétation» pour trouver la fortune. Aux parfums des épices vient se mêler les amers relents de la convoitise, à la griserie de la réussite vient se heurter la violence de l’échec. Si bien que les plus attentifs des lecteurs trouveront aussi une métaphore du développement de l’Amérique latine dans ces réflexions. Au sucre noir se superpose alors l’or noir du Vénézuela, exploité sans vergogne. Et si«la terre n’est pas si vide ici», on peut s’empêcher d’en voir les veines ouvertes.
   
   Roman riche et foisonnant, roman plein comme un œuf (de Colomb), roman superbe et fou. Précipitez-vous sur ce trésor !
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critique par Le Collectionneur de livres




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La richesse n’est pas où on la croit
Note :

    Le roman Sucre noir de Miguel Bonnefoy débute par une vision fantastique, celle d’un trois-mâts naufragé planté sur la cime des arbres au milieu de la forêt d'une île des Caraïbes. Ce premier chapitre a une force surréaliste tant par la description de la forêt "navirophage" qui va émietter le bateau, en disperser toutes les richesses, faire un sort à son équipage que par les personnages que campe Miguel Bonnefoy.
   
   Le capitaine Henry Morgan, en particulier, célèbre corsaire qui fut gouverneur de l’île de la Jamaïque au XVII siècle, apparaît ici, moribond, boursoufflé par l’alcool, accroché à son or qu’il va emporter dans la mort. Récit romanesque qui malmène un peu l’histoire puisque Henry Morgan est mort d’alcoolisme, certes, mais dans son lit. Peu importe, la légende est née. Et le trésor des pirates avalé par la forêt tropicale va devenir le rêve des chercheurs de trésor.
   
   Trois siècles après, le premier d’entre eux est Severo Bracamonte qui devra déchanter dans sa quête mais épousera, par contre, Serena Otero. Celle-ci, héritière de la plantation de cannes à sucre de ses parents, braves gens qui avaient accueilli et encouragé le jeune homme, est une jeune femme singulière, altière, éprise de liberté. C’est aussi un personnage fort du roman.
   
   Dès lors c’est à travers ce couple et leur fille adoptive Eva Fuego trouvée dans un champ de cannes en feu que nous allons suivre, les grandeurs et les décadences de la famille et leur île. Surtout après la découverte dans la plantation d’un puits de pétrole.
   
   Rien n'est aussi fort dans la suite du roman que ce remarquable premier chapitre mais j’ai aimé dans l'ensemble la plume de Miguel Bonnefoy, luxuriante comme les forêts qu’il décrit, riche et épicée comme les personnages qu’il peint. Et puis, il y a ce sentiment d’être ailleurs, non plus dans le réel mais dans un monde particulier, dans le réalisme magique des auteurs d'Amérique du Sud. Miguel Bonnefoy, rappelons-le est français, il est né à Paris, mais vénézuélien par sa mère, chilien par son père.
   
   Tout de suite je me suis sentie en présence non d'un roman mais d'une fable, en train d’en chercher le sens caché, le secret de lecture.
   
   Ainsi, lorsque Severo Bracamonte, personnage sympathique au demeurant, cherche le trésor, il déterre d’abord, au cours de ses fouilles, une statue de Diane. Puis, il découvre l’amour de Serena qui va remplir sa vie. Le seul vrai trésor de l’homme est donc l’amour; tout le reste n’est que faux-semblant comme la statue qui est porteuse de mort.
   
   C’est au moment où le deuxième chercheur, l’Andalou, arrive dans le domaine, que Serena reçoit son second trésor : La petite fille Eva Fuego abandonnée dans le champ de cannes.
   
   Enfin, quand Eva Fuego trouve un puits de pétrole dans son domaine et devient propriétaire d’une immense fortune, elle qui n’aime personne, est précipitée dans le malheur et la ruine.
   Une fable, donc, qui nous dit que la richesse n’est pas là où l'on croit la trouver mais dans l’amour et la nature.
   
   Je suppose que ce n’est qu’une interprétation parmi d’autres. J’ai aussi lu dans un article du journal l’Humanité une explication économique très intéressante de Sophie Jourbet.
   
   "Dans la veine du réalisme magique, le Franco-Vénézuélien Miguel Bonnefoy signe une épopée miniature qui se collette, sous une apparente légèreté, avec les problèmes économiques actuels du Venezuela. Ce pays, qui compte les réserves pétrolières les plus importantes du monde, a subi de plein fouet l’effondrement des cours de l’or noir. Comme Eva Fuego, brûlée et desséchée à force d’avoir trop cherché de l’or, le pays serait-il un vieillard qui meurt avec ses chimères, faute d’avoir su exploiter ses véritables richesses ? C’est la question que pose ce conte en Technicolor, qui dégage, à chaque page, une puissante odeur de sucre et de rhum."

critique par Claudialucia




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