Lecture / Ecriture
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Patria de Fernando Aramburu

Fernando Aramburu
  Le salon des incurables
  Années lentes
  Patria

Fernando Aramburu est un écrivain espagnol né à San Sebastián en 1959.

Patria - Fernando Aramburu

Un pays pris en otage
Note :

   La publication en français du chef-d'œuvre de Fernando Aramburu tombe à pic. Je finis de lire “Patria” alors que le dernier carré de l'ETA annonce sa dissolution le 3 mai 2018. L'édition originale, à Barcelone, chez Tusquets, date de 2016 et son succès a été immense en Espagne l'année dernière, contribuant à mettre fin aux derniers sursauts d'une organisation terroriste née en 1959 au temps de Franco, mais dont la violence s'était surtout déchaînée après le triomphe de la démocratie dans la péninsule !
   
   • Le romancier basque, né à San Sebastián/Donostia en 1959, a construit son roman en se fondant sur l'histoire assez détaillée de deux familles initialement amies, mais que l'essor du nationalisme fanatique de l'ETA a divisées. Les deux couples sont à l'origine très liés : les maris, le Txato et Joxian, font du vélo le dimanche, les épouses, Bittori et Miren, — deux femmes assez peu sympathiques, surtout Miren, il faut le reconnaître — avaient envisagé l'une et l'autre de devenir religieuses. Les deux couples habitent dans un village proche de San Sebastián. Bittori et le Txato ont eu deux enfants, un fils, Xabier, deviendra médecin et célibataire endurci, et une fille, Nerea, sera juriste et mariée sans enfant. Miren et Joxian, milieu ouvrier, ont trois enfants, Arantxa qui épousera un non-basque, un maqueto (il y a un glossaire consistant en fin de volume), et deux garçons, Gorka le cadet épris de littérature basque, et Joxe Mari. Ce dernier est LE terroriste du roman et c'est le Txato qui est assassiné par le trio terroriste dont Joxe Mari fait partie. Lui et ses complices sont arrêtés peu après ce meurtre. Au fil du roman, avec des précisions en notes de bas de page, d'autres victimes celles-ci célèbres et bien réelles sont mentionnées, de même que plusieurs responsables politiques et militaires de l'ETA. Le roman est parfaitement contextualisé !
   
   • Pourquoi le Txato ? Entrepreneur de transports routiers, il est devenu grâce à son travail acharné l'un des principaux personnages du village, mais voilà qu'il refuse de céder aux extorsions qui financent l'ETA. Alors on le désigne comme mouchard : Txibato, ce qui rime avec son surnom. Les graffiti se répandent sur les murs. Il est désigné comme la cible, l'homme à abattre. Et un triste jour de pluie le commando venu de San Sebastián le tue de plusieurs coups de feu devant son garage. L'auteur dépeint très méticuleusement les mentalités de ces villageois qui ont laissé s'établir un climat de fanatisme nationaliste. Personne n'ose critiquer ouvertement la propagande d'autant que le curé semble alimenter la passion abertzale de concert avec le gérant du bistrot relai local de l'organisation mafieuse. "Car dans une ville, passe encore ; mais au village où on se connaît tous, on ne peut pas fréquenter un type qui est devenu leur cible" (p. 316)
   "On leur fourre de mauvaises idées dans la tête, et comme ils sont jeunes ils tombent dans le piège. Ensuite ils se prennent pour des héros parce qu'ils ont un pistolet. Et ils ne se rendent pas compte qu'en échange de rien, parce qu'au bout du compte il n'y a d'autre récompense que la prison ou la tombe, ils ont tourné le dos au travail, à la famille, aux copains"
affirme Joxian à son ami le boucher dont le fils également etarra a été liquidé ou s'est suicidé. (p. 323)
   
   • Le récit commence avec Bittori allant sur la tombe de son mari, de nombreuses années après son assassinat, pour lui porter les nouvelles, alors que les média viennent d'annoncer que l'ETA met fin à son action violente : c'est donc le 20 octobre 2011. La structure du récit n'est en rien chronologique. Des chapitres courts (cinq pages en moyenne) facilitent grandement la lecture de ce gros livre où l'on remonte peu à peu dans le passé des uns et des autres, leurs relations interpersonnelles, autour du Txato comme de Joxe Mari. L'auteur excelle dans cet exercice, avec des trésors d'analyse psychologique, avant de revenir à l'actualité qui annonce la possible fin de l'ETA et pose évidemment le problème du pardon. Bittori, dont la vie est menacée par un cancer, pourra-t-elle obtenir un pardon de Joxe Mari, qui croupit en prison depuis dix-sept ans ? Ce qui paraît à première vue impossible pourrait advenir grâce à Arantxa qui à la suite d'un AVC est devenue handicapée. Le chapitre intitulé "Ta prison, ma prison" met ainsi en balance le sort du terroriste devenu quadragénaire et le sort de sa sœur : il a voulu tuer, elle n'a pas choisi.
   
   • La littérature basque apparaît ici comme un thème secondaire mais néanmoins très intéressant. On pourrait dire : Malheur à l'écrivain basque en notant les réflexions de Gorka, le jeune frère du terroriste. C'est par la perfection de sa langue basque qu'il a réussi à échapper au climat délétère du village et à se forger une position sociale à Bilbao. Mais il en voit bien les limites :
   "Celui qui écrit en castillan a encore des solutions. On le publie à Madrid ou à Barcelone, et avec un peu de chance et de talent il peut s'en sortir. Ce n'est pas le cas pour ceux qui comme moi, écrivent en euskera. On vous ferme les portes, on ne vous invite à rien, vous n'existez pas. Il est clair pour moi que je vais passer ma vie à écrire pour les enfants, même si j'en ai ras le bol des sorcières, des dragons et des pirates." (p. 441)
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   Le rôle de la littérature revient plus loin quand Aramburu imagine que deux de ses personnages — les enfants du Txato — assistent à une conférence où un écrivain prend la parole contre la violence de l'ETA.
   "L'écrivain parlait avec calme. Xabier lui reconnaît de bonnes intentions, mais il ne croit pas qu'on puisse vraiment changer les choses parce qu'on a écrit des livres. Il avait l'impression que les écrivains basques n'avaient guère prêté attention aux victimes du terrorisme. Ils s'intéressaient davantage aux bourreaux, à leurs problèmes de conscience…" (p. 524)
   
   Et l'orateur, l'écrivain dans lequel on reconnaîtra sans doute Aramburu lui-même, affirme :
"J'exagère peut-être , mais j'ai la ferme conviction que la défaite littéraire de l'ETA est aussi en marche" (p. 524)
. Dans l'assistance, le romancier mentionne la présence de Consuelo Ordoñez qui préside le Collectif des victimes du terrorisme (cf Le Monde du 5 mai 2018). On ne saurait mieux accorder le roman et la réalité.
   
   Même si l'on retrouve dans "Patria" quelques points communs avec "les Années lentes" le précédent opus d'Aramburu, le succès de ce livre en Espagne en fait certainement le grand roman du pays basque post-franquiste. Encore une très grande œuvre réaliste, inscrite dans la société d'au-delà des Pyrénées, comme "Confiteor" de Jaume Cabrè, ou "Sur le rivage" de Rafael Chirbes pour ne citer qu'eux.

critique par Mapero




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