Lecture / Ecriture
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La source de Anne-Marie Garat

Anne-Marie Garat
  Dans la main du diable
  Les mal famées
  La rotonde
  Dans la pente du toit
  Nous nous connaissons déjà
  La source

Née à Bordeaux en 1946, Anne-Marie Garat est une romancière française. Elle vit à Paris, où elle a enseigné le cinéma et la photographie.

Elle a obtenu le Prix Femina pour son roman "Aden" en 1992 et le prix Marguerite Audoux pour son roman, "Les mal famées".

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"


La source - Anne-Marie Garat

A l’origine des commencements
Note :

   D’abord le style. Un premier chapitre de haute volée où l’auteure prend ses aises avec la syntaxe, syncope le récit comme ces images filmées en dépit d’une narration suivie, clichés juxtaposés. L’utilisation du pluriel pour parler d’une personne (nous - je) tels que l’employaient parfois les paysannes esseulées, comme si elles étaient leur propre spectateur, se dédoublant comme une ombre langagière.
   
   Ensuite Anne Marie Garat revient à plus de classicisme mais la lecture reste soutenue. N’espérez pas boucler ces 450 pages d’une seule traite. Vous y perdriez l’essentiel de toute manière.
   Ne comptez pas non plus que je vous dévoile l’histoire. Mystères, entremêlements, aller-retour au fil d’une narration construite comme une enquête à cette différence près que la narratrice subit l’histoire, est impuissante à diriger quoi que ce soit et le hasard fait le reste.
   
   Une sombre histoire de famille dévastée par la guerre, la Grande de 1914 puis les atrocités perpétrées en 1944, par un chapelet de mensonges et de dissimulations autour d’un bébé déposé dans un ancien manoir un beau jour de 1902.
   
   Le narrateur est double en réalité.
   
   Il y a cette professeur d’ethnologie contemporaine qui fait halte dans ce village perdu du plateau de Langres, ni franchement lorrain, déjà plus bourguignon et pas encore franc-comtois. Et puis cette fille de ferme qui joue le rôle du témoin privilégié. Mais comme dans toute histoire racontée, il y a des oublis volontaires, des actes passés sous silence, une version de la réalité altérée. N’insiste-t-elle pas souvent sur le fait de ne pas la croire sur parole, d’exiger des preuves, chercher d’autres témoins. Tout bon travail de l’enquêteur… ou de l’ethnologue.
   
   Notre mémoire est bien flottante, n’est-il pas? Lorsqu’on ouvre ces vieux albums photos où des dizaines de visages inconnus nous fixent de leur yeux écarquillés, surgis d’une époque où l’image était moins répandue qu’aujourd’hui, où l’on était moins à l’aise avec son propre reflet. Je sais, c’est difficile à admettre pour la génération selfie. Ces visages surpris où l’on peut parfois reconnaitre les traits de leurs descendants, des vieux oncles et vieilles tantes oubliées. Ces souvenirs d’enfance qu’une nostalgie des origines tend à nous y faire revenir tout en sachant très bien, en ayant le sentiment que tout a changé depuis. A commencer par notre mémoire qui n’est jamais totalement fixée une fois pour toutes. On malaxe les souvenirs comme bon nous semble. Comme ça nous arrange. Ces sables mouvants de la mémoire où le passé se réécrit constamment à l’encre d’expressions nouvelles et d’expériences inédites. L’imagination serait elle plus sincère que la mémoire?
   
   D’où venons-nous? Quelle est notre histoire, celle qui précède notre venue au monde? Quel est cet instant précis où l’on tombe amoureux? Alors surgissent les origines de la vie, des civilisations. Un point de départ ténu et ensuite tous les faits, les hasards, les télescopages qui induisent des possibles dans la grande course du temps.
   
   L’un des temps forts du livre est cette recherche, une expédition pourrait-on même affirmer : trouver la source d’une rivière. Difficile d’être précis. On risque de se perdre dans une forêt trop touffue, de s’égarer dans les méandres du ruisseau puis se fourvoyer dans les diverses rigoles, autant d’affluents possibles. Une vraie généalogie fluviale. Avec, au bout, la désagréable sensation de n’avoir rien percé du mystère puisque cela débouche forcément sur une résurgence, une cascade plongeant d’un trou dans la muraille, un marais dispersé. Et voilà que l’origine nous échappe encore. La mémoire est bien mauvaise conseillère. Elle réorganise au fil du temps, des expériences vécues, des nouvelles idées incorporées et le passé devient une fable.
   
   Dans "la source" il est souvent question de mondes parallèles. Les rêves s‘entend, mais aussi les lectures, ce qui est écrit se surligne au réel, s’y substitue aussi. N’avez-vous jamais remarqué que l’Histoire n’existe pas par des faits bruts mais par les écrits qu’on en a fait. Et Notre Histoire n’est que le point de vue des vainqueurs; ceux qui perdent les batailles ne vont pas s’enorgueillir à en faire des odyssées.
   
   Se pose alors la question du tri, idée qui revient comme un leitmotiv au fil des pages. Comment faire le choix parmi toutes ces images enregistrées, ces paroles prononcées ou entendues, comment ne garder que l’essentiel, la vérité? Ce qui doit rester.
   
   Anne Marie Garat s’attache à chercher la source, démêler les commencements puis comment s’organisent les destins. Elle parvient à enchâsser toute cette trame dans un environnement résolument naturel, un kaléidoscope de souvenirs en pagaille. Il y a parfois du Giono et Elisée Reclus (cité) dans ses ambiances, plus que des descriptions. La nature vit et pèse sur l’intrigue ("le grand silence des solitudes forestières").
   
   Alors bien sûr, entre et au-delà des lignes, cette "source" nous renvoie à notre propre vie, notre histoire à nous, notre passé singulier. N’allez pas imaginer vous en tirer à si bon compte. On sort de ce roman avec bien plus de questions (sur soi) qu’au départ. Une nouvelle madeleine de Proust à qui l’on pense forcément. Ou le début d’une psychanalyse de bazar?

critique par Walter Hartright




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