Lecture / Ecriture
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Le fracas du temps de Julian Barnes

Julian Barnes
  La table citron
  Love, etc
  Arthur & George
  Le perroquet de Flaubert
  Une fille, qui danse
  Rien à craindre
  Quand tout est déjà arrivé
  Le fracas du temps
  England England
  La seule histoire

Julian Barnes est un auteur anglais, né à Leicester le 19 janvier 1946, publiant également sous le pseudonyme de Dan Kavanagh.
Il vit à Londres et ses livres sont traduits en plus de trente langues. Il a reçu en 2011 le David Cohen Prize pour l'ensemble de son œuvre. Toujours en 2011, son roman "Une fille, qui danse" a été couronné par le prestigieux Man Booker Prize.
(source éditeur)

Le fracas du temps - Julian Barnes

Chut ! Ecoute !
Note :

   Titre original : The Noise of time
   
   Je ne sais pas si vous vous rappelez mais en 2014, j’avais adoré "Une fille, qui danse" de Julian Barnes. En janvier 2016, lors d’une descente à Gibert Joseph, j’ai acheté "The Noise of time" du même auteur. Depuis, il est sorti en français au Mercure de France sous le titre "Le fracas du temps" (je ne sais pas pourquoi les éditeurs ont choisi ce titre car on perd un peu le lien avec Ossip Mandelstam ; si vous avez lu la version française, peut-être avez-vous l’explication). Après plus d’un an et demi dans ma PAL, je l’ai enfin lu. J’ai encore une fois adoré, peut-être encore plus qu’"Une fille, qui danse".
   
   Une fois que je vous ai parlé de Ossip Madelstam, vous avez peut-être compris que l’histoire se passe en Russie, au temps de l’URSS. On suit ici le personnage de Dimitri Chostakovitch, le compositeur de la Valse Numéro 2 (pour ceux qui ont comme moi une culture musicale qui se résume à la publicité). Julian Barnes explique dans sa postface que Chostakovitch a beaucoup parlé de lui, a même parfois donné plusieurs versions du même événement. L’auteur nous explique que tout cela est un matériel inespéré pour un auteur, car il peut trouver une place dans la vie réelle d’un homme.
   
   Julian Barnes divise son livre en trois parties, correspondant toutes à une année (bissextile) décisive de la vie du compositeur : 1936, 1948, 1960. Toutes les dates sont espacées de douze ans (j’ai le même chiffre pour les éléments marquants de ma vie).
   
   1936 est la date de la première dénonciation de Chostakovitch. Plus exactement, en 1932, Chostakovitch avait fini de composer son opéra Lady Macbeth du district de Mtensk. Celui-ci fut créé pour la première fois en 1934 et joué par la suite dans le monde entier. Mais en 1936, Staline, qui se pique d’aimer la musique, assiste à l’opéra et le déteste. Deux jours plus tard paraît dans la Pravda un article intitulé "Le Chaos remplace la musique", où le compositeur est accusé de ne pas produire de la musique conforme aux idéaux communistes, c’est-à-dire s’adressant au peuple. Commence alors les premiers ennuis de Chostakovitch avec le Pouvoir. La première partie commence ainsi en fait en 1937. Chostakovitch passe ses nuits dans l’ascenseur de son immeuble pour éviter à sa famille le spectacle de sa future et probable arrestation. C’était chose courante apparemment dans ces temps de Purges. Ces moments sont propices à la réflexion. On suit ainsi le mouvement de pensée du compositeur : il se remémore son enfance, tout ce qui a pu se passer durant cette année, sa vie de famille, ses amis déjà disparus, ses interrogatoires. Julian Barnes, pour rendre compte de cela, n’utilise pas une narration linéaire mais des courts paragraphes, qui n’ont pas forcément de liens les uns avec les autres. C’est ce qui peut peut-être rendre difficile le livre car il nécessite une certaine concentration pour pouvoir sauter d’une idée à une autre comme cela.
   
   La deuxième partie se concentre sur 1948 qui est l’année de la deuxième dénonciation pour Chostakovitch. Ce n’est plus lui directement qui est mis en cause, mais un certain nombre de compositeurs suite à la disgrâce d’un collègue. C’est aussi l’année d’un voyage aux États-Unis au sein de la délégation soviétique, où il aura des messages l’encourageant à fuir. Ce voyage saura aussi celui où il recevra une humiliation qu’il n’oubliera jamais.
   
   La troisième partie se consacre donc à 1960, l’année où il prend sa carte au Parti, devient secrétaire général de l’union des compositeurs, sans jamais le vouloir, en répondant seulement aux injonctions du Pouvoir.
   
   Chostakovitch n’a jamais fui à l’étranger, comme Stravinsky. Il n’a jamais non plus adhéré aux idées du pouvoir soviétique. C’est le portrait de cet homme, pris entre deux feux, en pleine contradiction que nous fait, dans ce livre, Julian Barnes. Il nous montre les hésitations, les rancœurs, les justifications que se donne Chostakovitch (il est comme tout le monde, il veut juste sauver sa peau et sa famille), les nombreuses peurs et angoisses qu’il éprouve, le besoin impérieux de créer alors qu’il en est empêché. C’est l’histoire d’un homme pris dans les mouvements de l’Histoire. L’auteur nous fait rencontrer un homme dans toute sa complexité, en nous donnant à lire son flux de pensées désordonné peut-être mais extrêmement crédible. J’ai personnellement trouvé ce livre vraiment formidable car très juste. On ressent l’empathie et la tendresse que Julian Barnes a mises dans ce livre. C’est fin et délicat.
   
   Je ne sais pas pourquoi on a un peu moins entendu parler de ce livre, que d’"Une fille qui danse", par exemple, en tout cas en France. À mon avis, il s’agit vraiment d’un excellent roman.
    ↓

critique par Céba




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Et vous, à sa place?
Note :

    "Une âme pouvait être détruite de trois manières: par ce que les autres vous faisaient; par ce que les autres vous contraignaient à vous faire à vous-même; et par ce que vous choisissiez volontairement de vous faire à vous-même. Chaque méthode était suffisante, mais, si les trois étaient présentes, le résultat était imparable."
   

    J'ai voulu introduire par une citation cette chronique car l'essentiel est là, dans ce résumé du statut de l'artiste en pays de dictature. Julian Barnes, auteur dont je ne ne connaissais que l'adaptation ciné de son roman Une fille, qui danse, devenu sur les écrans l'excellent A l'heure des souvenirs, a écrit une sorte de biographie partielle et libre du compositeur Dimitri Chostakovitch. De quel espace de liberté jouit-il précisément sous le joug stalinien? Et de quel droit jugerions-nous aujourd'hui l'hier de la glaciation soviétique? Ou tout autre régime autoritaire évidemment.
   
    Julian Barnes l'exprime très bien, un artiste n'existe réellement que par ses œuvres. Encore faut-il les montrer ou les faire entendre. Chostakovitch est passé sous le fer soviétique du stade d'étoile adulée, de musicien du siècle, comblé d'honneurs, au rang de suppôt rétrograde, renégat et accusé de formalisme bourgeois, Oncle Jo n'ayant pas apprécié une représentation de Lady Macbeth du district de Mzensk. Chostakovitch échappa au pire mais dut de longues années subir la terreur ordinaire, la crainte d'hommes de la nuit silencieux et rapides, qu'il attend sur son palier. Eut-il de "remarquables facultés d'adaptation"?
   
    Stratégie d'un enfermement moral, persécutions du quotidien et du dérisoire, puis liberté très surveillée y compris lors de ses voyages en Amérique. Dans ce grand pays d'absurdie on ne peut même se fier si peu que ce soit à son interrogateur, la versatilité de la tyrannie étant telle que le questionneur d'un soir peut le lendemain avoir à rendre des comptes. Le fracas du temps est un grand livre, un livre effrayant sur l'homme et les perversions du pouvoir. Aucune épouvante dans ce livre. Pire, la banalité des jours d'un régime immonde. Là nous sommes dans la version est. Il existe d'autres modèles en d'autres points cardinaux.
   
    Mais être un lâche, c’était s’embarquer dans une carrière qui durait toute une vie. Vous ne pouviez jamais vous détendre. Vous deviez anticiper la prochaine fois qu’il vous faudrait vous trouver des excuses, tergiverser, courber l’échine, vous refamiliariser avec le goût des bottes et l’état de votre propre âme déchue et abjecte. Etre un lâche demandait de l’obstination, de la persistance, un refus de changer – qui en faisaient, dans un sens, une sorte de courage.

critique par Eeguab




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