Lecture / Ecriture
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Moins que zéro de Bret Easton Ellis

Bret Easton Ellis
  Moins que zéro
  Lunar Park
  American Psycho
  Suite(s) Impériale(s)
  Zombies

Bret Easton Ellis est un écrivain américain né en 1964 à Los Angeles.

Moins que zéro - Bret Easton Ellis

Vide abyssal
Note :

   Moins que zéro est le premier roman du sulfureux Bret Easton Ellis. Publié en 1985, le livre a connu un immense succès et propulsé son auteur, alors âgé de vingt-et-un ans, vers la gloire. « Moins que zéro » relate une tranche de vie de Clay, un jeune et riche étudiant de l’université de Camden qui retourne dans sa ville natale, Los Angeles, pour les vacances d’hiver. Là, il traîne son ennui de fête en fête où il se défonce avec des amis aussi désoeuvrés et friqués que lui…
   
   Autant dire d'emblée que l'action n'est pas le point fort de ce roman. En vérité, il ne s'y passe pas grand chose. L'intrigue se caractérise par son minimalisme (fêtes, drogue et sexe : les scènes se suivent et se ressemblent), tout comme les personnages, assez creux, et le style volontairement très dépouillé. Cela induit une certaine monotonie, au point qu'arrivé à la dernière page, on peut se poser une question : est-on en présence d’une preuve de génie ou d'une totale fumisterie ?
   
   Bon, je pencherais plutôt pour du génie : on adore ou on déteste « Moins que zéro », mais en tout cas c'est un livre qui a le mérite de ne pas laisser indifférent. Car ce n'est pas tant l'histoire qui importe que les sentiments qu'elle procure. Clay, le narrateur drogué et bisexuel, est conscient de la vacuité de son existence et se sent décalé par rapport aux gens qui l’entourent. A travers son regard détaché éclatent la décadence et la violence latente d’une jeunesse dorée en mal de sensations fortes qui ne sait plus quoi inventer pour s’amuser. Drogue, sexe, snuff movie, viol, prostitution… tout est bon pour faire fuir l’ennui. Le tour de force d'Ellis est qu’à la fin du roman, on se sent aussi mal que le héros, écoeuré par cet étalage de cynisme et de perversité.
   L’ambiance du roman est glauque et malsaine, à l’image de Los Angeles décrite ici comme une ville sans âme dans laquelle « on peut disparaître sans même s’en apercevoir ». Certains passages sont très durs, et de ce fait le roman peut rebuter.
   
   Voici d’ailleurs un extrait assez significatif du livre. Clay se trouve en voiture avec sa mère et ses deux petites soeurs âgées de 13 et 15 ans. Ces dernières le harcèlent pour savoir pourquoi il ferme la porte de sa chambre à clef quand il s'absente :
   
   "M'man, dis-lui de me répondre. Pourquoi tu fermes ta porte à clef ?"
   Je me retourne vers elle. "Parce que la dernière fois que j'ai laissé ma porte ouverte, vous m'avez volé un quart de gramme de cocaïne. Voilà pourquoi".
   Mes soeurs restent muettes. [...] Quand nous arrivons à la maison, la benjamine me dit, par-dessus la piscine : "Tu racontes des conneries. J'suis capable d'acheter ma cocaïne toute seule".

   
   Ambiance... On est loin de "La petite maison dans la prairie" !
   
   Réaliste et terrifiant, « Moins que zéro » constitue une excellente entrée en matière pour découvrir l’œuvre de Bret Easton Ellis, d’autant qu’il est court et se lit très vite.
   
   Ce roman ne plaira pas à tout le monde, mais c'est une expérience à tenter, même si l’on sort éprouvé de la contemplation du vide intersidéral que constituent les vies privées de sens et de valeurs des protagonistes.
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critique par Caroline




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Le luxe et l’ennui
Note :

    Clay, jeune homme de Los Angeles et étudiant dans le New Hampshire, revient dans sa ville natale pour les vacances de Noël. Dès lors on baigne dans un milieu de jeunesse argentée, très argentée, où l’on se balade de fêtes en fêtes dans des propriétés de magnats du cinéma ou de la finance, au bord des piscines, une coupe de Champagne à la main, de la cocaïne dans le nez, entouré de jolies filles et de voitures de rêve. Ils ont de l’argent, ils sont jeunes, ils sont beaux et l’on pourrait dire tout pour être heureux mais on ressent l’ennui très profond de ces jeunes à peine sortis de l’adolescence. On ne sait plus quoi inventer pour s’éclater mais finalement, la répétition du luxe et de l’oisiveté ont quelque chose de suicidaire, comme une fuite en avant.
   
    Clay est tellement paumé, au même titre qu’un jeune d’un milieu défavorisé en définitive, tellement drogué qu’il consulte un psy avec lequel le dialogue, si difficile soit-il, n’en est pas moins révélateur et fait parfois penser, dans son minimalisme, son sens de la litote, au meilleur Hemingway :
    He asks me something .I tell him I don’t know what’s wrong; that maybe it has something to do with my parents but not really or maybe my friends or that I drive sometimes and get lost; maybe it’s the drugs. (112)
   (Il me pose une question. Je lui dis que je ne sais pas ce qui ne va pas, que peut-être ça a un rapport avec mes parents, mais pas vraiment, ou mes amis peut-être ou que je me perds parfois en voiture, peut-être que ce sont les drogues.)

   
    On voit combien le narrateur a des difficultés pour mettre des mots sur le mal qui le ronge : (« something, sometimes, maybe…). Il se cherche encore mais ses repères étant floués (parents absents et séparés, sœurs superficielles…) chacun vacant à sa petite vie égoïste à tel point que le Noël passé dans un restaurant de luxe est presque un enfer. On atteint un tel niveau de superficialité dans ce monde que les réalisateurs ne se souviennent plus du nom des stars avec lesquelles ils tournent, rien n’a plus d’importance que la vie au présent où des détails superflus attirent le regard perdu du narrateur que de toute façon rien ne rend heureux avoue-t-il à sa dulcinée avec laquelle les rapports sont froids, distants voire mécaniques :
    “ What do you care about ? What makes you happy?”
    “Nothing. Nothing makes me happy. I like nothing.” (205)
    (- Qu’est-ce qui t’intéresse? Qu’est-ce qui te rend heureux?
    - Rien. Rien ne me rend heureux. Je n’aime rien.)

   
    Aveu du désamour de tout, y compris de celle qui pourrait l’aider. On vit donc au présent et les jours se ressemblent dans leur noirceur intérieure au milieu de ce doux hiver californien. Le texte d’ailleurs est largement écrit au présent, temps que l’anglais utilise rarement dans les narrations, hormis des passages en italiques, sorte de monde rêvés, de souvenirs d’enfance, de bonheur peut-être, avec ses grands-parents notamment, qui eux sont entièrement au passé, comme si, dans ces moments-là le monde «normal» était enfin rétabli.
    Clay est un romantique, un rêveur dans un monde trash dans lequel les désirs de certains personnages – comme Rip, son dealer attitré - n’ont pas de limites et vont jusqu’au meurtre, au viol de gamines pré-pubères sous le fallacieux prétexte qu’on peut tout se permettre. Clay est dégoûté et son retour dans le New Hampshire sonne comme une délivrance.
   
    En lisant, j’avais dans l’esprit des images comme celles des tableaux de David Hockney, A Bigger Splash par exemple, un monde rectiligne dérangé par cette éclaboussure intérieure.
    Ce n’est plus le rêve américain puisqu’il n’y a plus de rêve du tout.
   
   A lire lorsqu’on est bien équilibré, sinon ça peut faire peur…
   
   Message in a bottle et clin d’œil : Encore un merci à la personne qui m’a fait lire cet auteur!

critique par Mouton Noir




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