Lecture / Ecriture
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Le vol du gerfaut de Jean Contrucci

Jean Contrucci
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  Le vol du gerfaut

Jean Contrucci est un journaliste et auteur de romans policiers français, né à Marseille en 1939.

Le vol du gerfaut - Jean Contrucci

Cela sent le vécu !
Note :

   Obtenir le Prix Goncourt, c’est bien, c’est gratifiant pour un auteur, et pour sa maison d’édition aussi ! Mais pour certains écrivains, qui en ont fait l’amère expérience, se profile alors une sorte de blocage ou alors le succès auprès des lecteurs n’est plus au rendez-vous. Pour Jean-Gabriel Lesparres, le phénomène se traduit autrement. Il a bien écrit un autre roman, mais il n’est pas satisfait de sa prose. Et son éditeur, le presse de lui remettre son manuscrit.
   
   Lesparres est un écrivain de la vieille école. Pas d’ordinateur, pas de machine à écrire. Il rédige son texte sur des feuilles volantes de couleur verte, puis il retranscrit ce qu’il a écrit, après rectifications, améliorations, sur des carnets à spirales, le tout au crayon de papier, sans ratures grâce à la gomme dont il n’oublie pas se munir. C’est sa jeune femme, ancienne attachée de presse dans la maison d’édition où il publie, qui remet au propre avant présentation à l’éditeur.
   
   Mais le manuscrit n’est pas à la hauteur de ses espérances. Il sait qu’il vaut mieux. Il est écrivain, mais également critique littéraire, et directeur littéraire, et il n’est pas imbu de lui-même. Il est lucide, et fier. Il préfère louvoyer auprès de Fontange, son ami éditeur depuis vingt-cinq ans, et lui promettre de lui remettre le manuscrit à son retour de vacances en Sicile. Dix ans se sont écoulés depuis son grand succès goncourisé, L’Ariette oubliée, puis la publication de La vie antérieure, deux ans que son inspiration déclare forfait, mais il ne peut continuellement se dérober.
   
   Il fait part de son intention de ne plus rien publier à son ami Paul Delamare, lequel est un écrivain véritable, possédé peut-être. D’ailleurs ses ouvrages n’étaient tirés qu’à mille cinq cents exemplaires environ, et il a un réel talent, mais comme certains peintres maudits, il ne sera reconnu qu’après sa mort. Quand Fontange lui a refusé un texte, il n’a pas trouvé d’appui de la part de Lesparres. Celui-ci regrette le geste qu’il n’a pas osé faire, lui tendre la main, l’aider, obliger Fontange à l’éditer quand même. Non, il a fermé les yeux, s’est recroquevillé, malgré une amitié de cinquante ans. Toutefois, de leur discussion jaillit une idée que Lesparres va mettre en pratique, le destin aidant. Et si son manuscrit était volé ? Il n’effectue jamais de double, et donc si ce jet unique était barboté, cela lui retirerait une épine du pied.
   
   Le destin va le mettre, alors qu’il musarde dans la bonne ville d’Arles, en face d’un peintre qui propose ses œuvres. L’homme est jeune et comme tous les artistes, démuni. Un marché est conclu. Manuel Botero, l’artiste peintre, volera la mallette tandis que Lesparres attendra ses bagages lors de son débarquement à l’aéroport de Marseille-Provence et que Laure sera partie baguenauder. Tout se passe à la perfection, sans incident, sauf que le voleur appointé ne se conforme pas exactement aux souhaits de l’écrivain.
   
   Cette mallette de luxe est retrouvée non loin de l’endroit désigné, certes, quelques semaines plus tard, mais dans un état neuf, comme si elle venait d’être déposée. Botero a affirmé par téléphone avoir détruit la copie du manuscrit, mais ne pas l’avoir incinéré, à cause du risque d’incendie.
   
   Lesparres remet sa démission à Fontanges, lors d’un entretien particulièrement houleux. Il en profite pour demander à Martine, leur secrétaire, de lui renvoyer le courrier qui arriverait à son nom. Et un jour, dans une enveloppe matelassée, lui parvient les épreuves non corrigées d’un roman écrit par une jeunette, roman intitulé Les Trophées d’après un recueil de José Maria de Herredia. Or en compulsant cet ouvrage qui sera mis en vente dans quelques semaines, Lesparres constate qu’il s’agit de Son Roman, Comme un vol de gerfaut, remanié dans deux ou trois passages dont il n’était pas fier.
   
   Mais l’écrivain à l’inspiration défaillante n’est pas au bout de ses surprises, le lecteur non plus. Et ce qui, dans la seconde partie, aurait pu ressembler à un vaudeville se mue peu à peu en une tragédie avec son lot de magouilles, de machinations, d’entourloupettes, de quiproquos, de malentendus, de retournements de situations, d’analyses erronées, et de mensonges.
   
   Si la seconde partie est consacrée à l’enquête, et aux recherches de Lesparres concernant l’identité de celui, ou celle, qui lui a joué ce tour pendable, la première est une plongée dans les milieux éditoriaux et dissèque les affres d’un écrivain honnête qui se rend compte que ce qu’il vient d’écrire n’est pas de son meilleur cru. Il ne veut pas décevoir éditeurs, critiques littéraires, lecteurs. Il ne veut pas, contrairement à certains de ses confrères, être publié à tout prix, se reposant sur une gloire qui perdure, mais peut se déliter au premier accroc. Son éditeur raisonne en commercial, déclarant Mieux vaut le livre d’un médiocre qui se vend qu’un auteur de génie qui devient improductif, tandis que Lesparres réagit en esthète. Mais il pose une question essentielle, que nous collectionneurs impénitents nous nous posons souvent sans pouvoir la résoudre avec satisfaction :
   
   "Cette bibliothèque amoureusement constituée de coups de cœur éprouvés tout au long d’une vie vouée aux écrivains et à la lecture n’avait plus d’autre valeur que celle de procurer quelque argent de poche à une bande d’étudiants qui ne lisaient plus rien d’écrit en dehors des textos."

   
   Enfin, petit clin d’œil qui n’était pas prévu au moment de la rédaction de ce livre, et qui prend sa portée au moment où est publié, mais ça c’était prévu depuis un moment, le dernier manuscrit de Jean d’Ormesson :
   
   "A moins d’être une célébrité, le manuscrit d’un écrivain mort n’intéresse plus personne."

critique par Oncle Paul




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