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Et soudain, la liberté de Evelyne Pisier

Evelyne Pisier
  Et soudain, la liberté

Et soudain, la liberté - Evelyne Pisier, Caroline Laurent

La romancière, l’éditrice et le lecteur
Note :

   En deux mots:
   Evelyne Pisier meurt en février 2017, après avoir commencé à travailler sur le manuscrit remis à son éditrice. Cette dernière tiendra sa promesse et "terminera son livre". À la biographie de deux femmes en voie d’émancipation viendra s’ajouter le roman du roman. Étincelant, émouvant, époustouflant!
   
   
   Où?
   Le roman se déroule en Indochine, à Saigon, puis à Nouméa et Dumbéa en Nouvelle-Calédonie, à Cuba, notamment à Santiago et La Havane, et en France, à Pézenas, Paris, Nice, Sanary et en Suisse, à Genève
   
   
   Quand?
   L’action se situe des années 1950 siècle à nos jours.
   
   
   Si Tania de Montaigne a bien raison de dire que "lire un bon livre, c’est faire une rencontre", l’émouvant roman à quatre mains d’Evelyne Pisier et Caroline Laurent vient nous rappeler que la première rencontre est celle de l’auteur et de son éditeur. Une rencontre qui nous vaut un petit miracle.
   
   Et soudain, la liberté n’est pas un livre comme les autres. Il est né de la promesse faite par Caroline Laurent, l’éditrice, à Evelyne Pisier, la romancière, de terminer son livre. Car cette dernière est condamnée et ne verra pas son œuvre paraître. Elle est décédée le 9 février 2017.
   Mais faisons tout d’abord un retour en arrière jusqu’à cette journée du 16 septembre 2016, au moment où les deux femmes se rencontrent. Entre la vieille dame et l’éditrice qui pourrait être sa fille, le courant passe immédiatement. Caroline a senti le potentiel du manuscrit d’Evelyne. Mais elle entend le remanier, car elle fait partie des "éditeurs garagistes, heureux de plonger leurs mains dans le ventre des moteurs, de les sortir tachées d’huile et de cambouis, d’y retourner voir avec la caisse à outils." Evelyne lui accorde d’emblée sa confiance et le duo s’attaque à cette riche biographie, en décidant d’en faire un roman, forme littéraire la plus à même de rendre compte des péripéties et du parcours exceptionnel mis sur le papier.
   
   Le lecteur est dès lors convié à suivre en parallèle une fresque historique et militante et le travail de l’éditrice sur le manuscrit, retraçant pas à pas la gestation du livre.
   
   Un choix audacieux, mais très réussi. Car le "roman du roman" est tout aussi passionnant que l’hommage qu’entend rendre Evelyne à sa mère en racontant sa marche vers l’émancipation.
   
   Nous voici revenus au temps des colonies, au sein de la famille d’un haut-fonctionnaire pétainiste et maurrassien, qui tentera jusqu’au bout de croire à la suprématie des colonisateurs sur les indigènes. Un entêtement qui vaudra à son épouse et à sa fille, Mona et Claire dans le roman, d’être internées après l’invasion japonaise. Outre les privations et les exactions, elles doivent endurer l’absence d’informations. Fort heureusement, elles retrouveront la liberté, leur père et mari, et pourront quitter un pays à feu et à sang qui ne tardera pas à gagner son indépendance.
   Si "l’arrivée en France plongea la famille dans un confort irréel, après des mois de privation", il ne sera que de courte durée. Au lieu du poste en Afrique qu’il convoitait, André est nommé en Nouvelle-Calédonie. C’est donc au bord du Pacifique sud que la petite fille et sa mère vont franchir une étape décisive. Lucie entend échapper à la mainmise des religieuses auxquelles elle est confiée, Mona veut son indépendance vis à vis d’un mari tyrannique. Deux rencontres vont alors être décisives. Pour Claire, ce sera Rosalie, la nounou qui succède à Tibaï l’indochinoise, et va "éduquer" la fillette. Pour Mona, ce sera Marthe, une bibliothécaire qui va faire découvrir "Le deuxième sexe" de Simone de Beauvoir. Au fil des pages la quête de liberté se fait plus concrète. Aux escapades vont succéder des rendez-vous secrets. Du club d’équitation on passe à l’auto-école afin de pouvoir disposer d’une voiture. Et si André s’oppose à ce projet, il ne fait qu’attiser ainsi l’envie de divorcer de son épouse. Qui finira par se concrétiser. Avec à la clé un retour en France via l’île Maurice. Le bouillonnement des années soixante, ponctué par mai 68, marquera sans doute l’apogée de leur quête.
   
   Aux combats pour les droits des femmes menés par la mère répond celui de la révolution cubaine pour la fille qui se retrouve soudain avec un groupe d’étudiants aux pieds de la tribune de Santiago pour y écouter le discours enflammé de Fidel Castro et partageant "l’extase d’un peuple qui voulait y croire". S’en suit le plus incroyable des épisodes: la liaison que va entretenir le Lider maximo avec la jeune française. Claire sera même à deux doigts de suivre le président cubain, mais renoncera au dernier moment.
   Sa mère n’aura pas ce courage. Elle retombera dans les filets d’André, allant même jusqu’à se remarier. "Ce remariage aux conséquences terribles, est à mon sens un élément qui permet d’éclairer la figure de Mona. Il dit bien toute l’importance du désir dans sa vie, quitte à se doubler d’une mise en danger – d’un comportement suicidaire." Voilà qui va nous conduire à l’épilogue qui, comme dans tout bon roman, nous réserve son lot de surprises.
   
   Mais, une fois n’est pas coutume, je laisserai à Caroline Laurent le soin de conclure mon propos, car je ne saurai mieux dire qu’elle pourquoi il faut, toutes affaires cessantes, se plonger dans ce livre: "Que peut la littérature face à l’absolu du vide ? Quel est ce plein dont elle prétend nous combler ? J’ai beau travailler dans les mots, autour des mots, entre les mots, je n’ai pas la réponse. Vivre une autre vie, donner du rêve, faire rire et pleurer, laisser une trace, peindre le monde, poser des questions, ressusciter les morts, voilà le rôle des livres, dit-on. Offrir la consolation de la beauté. C’est peu; c’est immense."
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critique par Le Collectionneur de livres




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Ta liberté tu défendras !
Note :

   
   
   
   Et soudain la liberté, quoi de plus beau que le mot liberté dont des milliers de femmes sont encore privées dans le Monde.
   
   Avant de vous parler de mon ressenti à la lecture de ce roman entre guillemets, je vous avouerai que le nom de Pisier était associé pour ma part à celui d’une actrice Marie-France. Femme que j’adorais et adore toujours mais de sa sœur Evelyne j’en avais peut être entendu parler mais je n’en suis pas si sûre.
   
   Les jeunes filles de Belgique et France, imaginent-elles pour la plupart, que la génération de ma mère, née durant la guerre, était privée de beaucoup de liberté. Nos deux pays étant régis par le code Napoléon, la femme ne pouvait ouvrir un compte en banque sans l’accord de son mari, ni travailler sans le même accord. Elles étaient éduquées comme l’a été ma mère, pour être de bonnes mères de famille.
   
   Les jeunes filles savent-elles que même dans nos pays européens la liberté des femmes n’est pas la même. En Allemagne, les jeunes mères ne bénéficient pas des crèches comme dans nos deux pays. Donc si personne ne peut garder en privé les jeunes enfants, les femmes doivent arrêter de travailler jusqu’au moment où leurs enfants sont en âge de rentrer au jardin d’enfant.
   
   Cette liberté, nous femmes, que nous possédons même si l’égalité n’est pas encore totale entre les deux sexes, elle nous a été offerte par le combat de femmes telle que Mona dans le roman.
   
   Mona vit en Indochine avec son mari André, fervent admirateur de Pétain et Maurras. Leur petite fille Lucie est choyée dans ce pays. Mona mère au foyer est belle et adore son mari.
   
   Est-ce le jour où elle fut enfermé dans un camp tenu par les japonais, violée par eux, répétant à Lucie qui avait faim qu’elle mange de l’herbe, que l’étincelle de la liberté à pris feu ?
   De son viol, elle gardera le secret et ne l’avouera jamais à son mari.
   
   Une rencontre, une simple rencontre peut apporter tant de changement dans une vie. Marthe, une bibliothécaire, va lui tendre le livre le deuxième sexe. Mona va comprendre que sa vie est tellement régie par le désir des hommes de maintenir les femmes dans un carcan, qu’elle va décider de tout changer. Acheter un pantalon, apprendre à conduire et conduire seule sans chauffeur, prendre un amant. Scandale dans la colonie de Nouméa où ils vivent à présent avec Lucie et Pierre.
   
   Elle veut le divorce. Avec rage son mari le lui accorde.
   
   Elle part seule avec ses deux enfants. Elle veut que Lucie vive libre, fasse des études. Pas la même vie surtout pas. Quand Lucie apprend que sa mère va se remarier avec leur père, elle est interloquée, elle ne comprend pas.
   
   Lucie qui est en fait Evelyne Pisier. Lucie qui vivra l’amour avec Fidel Castro. Lucie sera libre.
   
   Ce livre est la rencontre en premier lieu entre une jeune éditrice Caroline Laurent et Evelyne Pisier.
   
   Rencontre à travers le manuscrit de ce roman qui devait évoquer la vie de la mère d’Evelyne.
   
   Malheureusement l’auteur est décédée avant de l’avoir terminé et c’est Caroline Laurent qui a pris la relève en hommage à cette amitié entre une jeune femme et une dame d’un certain âge. L’amitié ne connait pas de frontière. Elle se crée par une alchimie infinie. C’était toi et moi. Il n’y a pas d’explications.
   
   Ce livre a deux facettes. Il y a la vie romancée de la mère Mona et de Lucie la fille mais également le ressenti de cette jeune éditrice qui s’est attelée à cette tâche. A travers ses mots, elle dresse le portrait d’Evelyne Pisier et se dévoile un peu dans sa sensibilité.
   
   Ce livre est un hommage à la liberté de toute femme. La liberté n’est jamais acquise dans le temps. Un livre qui vous rappelle qu’il faut toujours se battre et se battre encore pour ne rien perdre dans ce monde qui se délite.
   
   Et suprême bonheur, tout à la fin, Marie France est évoquée. Elle ne fait pas partie du roman car Evelyne Pisier en avait décidé ainsi, par respect pour sa sœur qu’elle adorait.
   
   "Reste la peur de blesser, de tomber à côté de la plaque. De ne pas réussir à dire, non pas qui était Evelyne Pisier, mais ce que mon esprit et mon cœur ont fait d’elle à travers ce roman. Cette peur, j’y réponds à la maison par une panique qui me conduit parfois, chose inquiétante, à rire et à pleurer en même temps. Oui, j’ai peur, peur du jugement, du mépris, des mauvaises interprétations. Peur surtout que le livre, ne soit pas exactement celui dont elle aurait rêvé. Elle m’aurait répondu qu’aucun ne peut l’être. Alors je continue. Je vais au bout de ma promesse"
   

   Vous pouvez être rassurée Caroline Laurent, où qu’elle soit Evelyne Pisier est certainement fière de vous. Votre roman est de celui qu’on n’oublie pas et que l’on referme avec une petite étincelle dans le cœur.

critique par Winnie




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