Lecture / Ecriture
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Les mystères de Paris de Eugène Sue

Eugène Sue
  Les mystères de Paris
  Kernok le pirate

Eugène Sue est le nom de plume de Marie-Joseph Sue, écrivain français, né en 1804 à Paris et mort en 1857.

Les mystères de Paris - Eugène Sue

Les bons et les méchants
Note :

   Ca va faire bien maintenant trois ans révolus qu’il me nargue depuis son étagère, ce modeste volume d’à peu près 1300 pages dans la collection Bouquin, maudite par tous les lecteurs atteints de presbytie. Puisque les fêtes de Noël s’annonçaient à grand fracas d’illuminations, de chants rabâchés à l’envi, de boules multicolores et guirlandes rutilantes, de faux pères Noël au coins des rues enneigées… non, pas enneigées, ben oui, le réchauffement climatique qu’on vous a dit!
   Donc ces fêtes qui véhiculent encore d’antiques valeurs de rédemption et d’altruisme m’ont encouragé à me saisir de cet exemplaire en me disant : à nous deux, mon gaillard!
   
   J’avoue avoir eu un léger a priori négatif au moment d’ouvrir le recueil. Si une telle fresque valait quelque chose, comment a-t-elle pu tomber dans l’oubli quasi général après avoir connu une telle popularité? Que l’on se penche sur la préface (à ne jamais lire avant l’œuvre, faudra-t-il le répéter autant?) et on comprendra que ces Mystères sont à la saison 1842/1843 ce que peut être un désormais célèbre feuilleton diffusé chaque soir sur une chaine nationale. On en parlait entre camarades d’atelier, de collègues de commerce ou d’employés bureau. On demandait des nouvelles de personnages si attachants qu’on éprouve pour eux un sentiment familier ou si révoltants qu’on aime à la haïr de toutes nos cellules. Bref, un phénomène de société. Et, par un tour de passe-passe habituel, tout ce qui plait à la multitude s’assombrit généralement d’une connotation déplaisante comme si une œuvre ne pouvait s’adresser au plus grand nombre sans tomber dans la vulgarité, le conformisme et une certaine médiocrité. Quoi! la culture serait-elle réservée à une élite? Faut-il que les années passent pour épaissir le fond et embellir la forme? Peut-être que les générations futures redécouvriront les vertus, ma foi bien cachées, de Plus belle la vie?
   
   Car il s’agit bien là d’un feuilleton avec ses moments de suspens, ses rebondissements, ses coups de théâtre et une ribambelle de personnages aussi attachants pour certains que repoussants pour d’autres. Ces Mystères s’intègrent parfaitement entre l’Homme qui rit de Hugo et Nicolas Nickleby de Dickens.
   
   Bas-fonds, haute naissance spoliée, bons et méchants mais aussi toute la palette de faux gentils et de faux méchants qui sont, à mon avis, les plus intéressants. Et tous ces misérables (au double sens du mot tel que l’entendait Victor : gens de peu ou gens méprisables) s’entrecroisent dans un écheveau inextricable. Ah! Les libertés du romancier qui font se rattacher tous les personnages d’une même trame même si, au départ, il semble n’y avoir aucun lien.
   
   Les noms des caractères sont déjà tout un poème. Rigolette, une grisette, autrement dit une passementière citadine et fière de l’être (elle déteste la campagne mais accompagne tout de même ses deux canaris dans leurs chants joyeux) enjouée qui, renseignement pris, vendait parfois ses charmes pour arrondir les fins de mois survenant souvent aux alentours du 15 - mais Rigolette ne satisfait point à cette particularité et repousse même les galants avec la camaraderie d’une Mimi Pinson. La Goualeuse, nommée joliment Fleur de mai, qui possède un charmant timbre de voix, le Tortillard (enfant des rues, méchant comme la gale), le Chourineur (boucher désosseur, parvenant à s’amender et révélant ainsi un bon fond) le Maitre d’Ecole subissant la pire des punitions, la Louve (méchante au bon cœur), la Chouette (méchante sans espoir de rédemption) et surtout l’un des plus beaux odieux de la littérature du XIXème : le notaire Jacques Ferrand, exécrable avare, malveillant et machiavélique, qui n’a rien à envier au Comte Fosco de la Dame en Blanc et dont la seule passion dévorante le perdra.
   
   Cette douzaine de personnages hauts en couleur tourne autour du mystérieux Monsieur Rodolphe qui parle l’argot des quartiers comme personne, sait le coup de poing qui épate tant le Chourineur auquel il se frotte mais dont on devine dès le départ qu’il est de bonne naissance. Excellente même.
   L’écriture XIXème est empreint de cette faculté de peindre en deux lignes les lieux et personnages qui ont fait le succès de Harry Potter. Une plume qui se sert du cœur comme encrier sans pour autant tomber dans les clichés, même quasiment deux siècle après son écriture. Je n’entrerai pas dans un panégyrique vantant les mérites inouïs de ce chef d’œuvre, on y passerait la journée. Juste une chose parmi d’autres : cette façon de présenter les décors à la façon de peintres connus.
   
   Eugène Sue, au travers de ses apôtres (les bons du roman), fait penser à une croisade contre la mauvaise graine (on dirait délinquance aujourd’hui) qui nait bien souvent de conditions de vie déplorables. Il y a davantage un côté Dieu que Christ dans le personnage central : il récompense mais il sait aussi punir atrocement, la justice divine comblant les manques de la justice des hommes. Il y a aussi cet esprit socialiste des années quarante (1840) qui, en faisant confiance aux bonnes volontés, espère un futur radieux (voir les envolées contre la prison, les hospices, les dispositions élitistes de la justice ou encore les louanges d’un établissement psychiatrique). Le narrateur le reconnait lui-même "cet ouvrage est peut-être faible sur le plan de l’art mais important sur celui de la morale". C’est pourtant là les limites d’une adoration sans limite. Ces passages moralistes à souhait, dégagés de l’intrigue, enfoncent un clou qui n’a pas besoin d’être enfoncé. Il faut cependant bien comprendre qu’à l’époque, les romans feuilletons ne s’adressaient qu’aux bourgeois, rares privilégiés sachant lire, que Sue voulait sans douter amener à changer d’opinion sur la populace qui effraie et rebute (bien que le succès immense des Mystères doit aussi à la lecture des classes laborieuses qui se faisaient faire la lecture par quelqu’un possédant le luxe de savoir lire).
   Finalement, rien n’a réellement changé. Le système, notre système, ne fonctionne pas mieux que lors de ces années aux ruelles sombres. Il serait peut-être temps de mettre en place un nouveau feuilleton urbain avec ses Rodolphe, ses Murph, ses Rigolette, ses Chourineur, ses Germain face aux Ferrand, Chouette, Squelette, mère Martial de tous poils. On pourrait même situer l’action au cœur de Marseille pour ne pas trop dépayser les aficionados de l’actuelle évangile télévisuelle quotidienne.
   Modeste, je laisserai le mot de la fin à Sue lui-même, propos qui pourrait résumer de monument : "le pouvoir, cette grave et morale abstraction".

critique par Walter Hartright




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