Lecture / Ecriture
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Le Hameau des Mirabelliers de Michel Caffier

Michel Caffier
  Le Hameau des Mirabelliers

Le Hameau des Mirabelliers - Michel Caffier

En passant par la Lorraine…
Note :

   Si l’on excepte la transition initiale il y a quelque dix mille ans où l’homme, chasseur-cueilleur de toute éternité (enfin pas plus de 3 millions d’années), se posa et inventa l’agriculture, le XIXème siècle atteste du virage pris par une humanité qui ne voyait pas encore sa perte.
   Cette mutation profonde, cette transformation des bases de la société, est la toile de fond du roman de Michel Caffier, ex rédacteur en chef de l’Est Républicain, le quotidien Nancéen bien connu de tous les lorrains.
   
   Cette saga commence en 1870 et se terminera au cœur de l’été 1914, laissant penser à une suite… qui ne vint jamais (enfin, peut-être est elle déjà écrite, se reposant au fond d’un tiroir).
   Comme dans tout roman du terroir, on a plaisir à partager les joies et les peines d’une famille qui devra se débattre au milieu d’un monde changeant dont les repères s’évanouissent au gré des avancées (progrès?) techniques et des transformations sociales et morales (perfectionnement?).
   Le père de la famille Muller plante un mirabellier le jour de sa mort. C’est le point de départ d’une allée se perdant au milieu des champs et qui sera, très vite, engloutie dans un quartier ouvrier. Car sur ces rives de la Moselle, vont s’élever les hauts fourneaux lorrains. La mutation de la société ne se fera pas attendre. Ajouté à cela, la frontière si proche, coupant une Lorraine en deux et aiguisant mieux qu’une meule l’esprit revanchard d’un peuple spolié d’une partie de son territoire, comme amputé d’un membre. Le général Boulanger saura mieux que quiconque utiliser ces ressentiments et affiner la fibre patriotique dans le jeu politique qui, on s’en rend vite compte, n’a pas beaucoup évolué en 130 ans : mêmes opportunismes de ses participants, même démagogie envers des électeurs qui ne voient que leur propre intérêt.
   
   Une société en pleine transformation est toujours passionnante. Michel Caffier peint avec précision et justesse cette mutation du monde paysan en monde ouvrier. Même le vocabulaire change. Les journées rythmées hier encore par le lever et le coucher du soleil, des années scandées par le déroulement des saisons, vont être découpées désormais en heures et en minutes, à l’image du développement du chemin de fer (dont un des frères sera employé). Tout autant que l’usine, l’horloge asservira l’homme, le rendant esclave du temps qui passe et qui, forcément, accélérera la vie au point de ne plus avoir une minute à soi tandis que la nouvelle classe dirigeante verra ses profits augmenter selon la loi du "time is money" bien connue des spéculateurs.
   
   C’est la fin d’une certaine liberté et l’arrivée du confort, pourtant les deux semblent antinomiques. Une nouvelle technologie censée nous rendre indépendants de la communauté et de ses contraintes et traditions sociales mais dépendants d’un nouveau système technologique. Cette rupture avec la nature est concrétisée par le remplacement des sons par les bruits, constants, des hauts fourneaux, des wagons de marchandises sur la voie ferrée. L’urbanisation se traduit par l’arrivée d’une population nouvelle, des idées neuves et l’essor des commerces, remplaçant les foires et les marchés avant de se fondre, 50 ans plus tard, dans ces Mecques de la consommation à outrance que seront les hypermarchés (mais cela est une autre histoire).
   
   Partout la nature recule, en témoigne la chasse aux derniers loups. L’adaptation à cette nouvelle société est modérée par les préventions de l’institutrice, travaillant à éduquer les enfants par de puissantes leçons de morale et les adultes par des conseils pour ne pas tomber dans les travers d’une société en mutation où l’on perd rapidement ses repères. L’alcool aidant les ouvriers à oublier douze heures de labeur quotidien devant la lave en fusion mais les asservissant davantage, le déploiement de nouvelles boutiques pour les femmes, attisant un nouvel appétit d’acheter, aiguisant la convoitise. Deux drogues qui seront, deux guerres plus tard, largement remplacées par la voiture et la télévision.
   
   Léon, l’un des frères devenu le porte-parole des ouvriers et, un peu malgré lui, soutien du maire-candidat, finira par ne plus se reconnaitre dans ce monde qui n’aura pas mis une génération à changer du tout ou tout.
   
   Nous vivons depuis les trente glorieuses pareil changement. Sommes-nous seulement capables de nous adapter?

critique par Walter Hartright




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