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L'Art de la joie de Goliarda Sapienza

Goliarda Sapienza
  L'Art de la joie
  Moi, Jean Gabin
  L'université de Rebibbia

Sicilienne, comme son héroïne de l'Art de la joie, née dans une famille socialiste anarchiste, Goliarda est entrée à l’Académie d’Art dramatique de Rome et a travaillé entre autres avec Luchino Visconti.

Elle commence dans les années 60 un cycle d’ouvrages autobiographiques qu’elle interrompt pour écrire son chef d’œuvre « L’ART de la JOIE » qui lui prendra 10 ans.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

L'Art de la joie - Goliarda Sapienza

L'art de la Vie
Note :

   L’action se déroule dans la Sicile profonde du début du 20° siècle.
   Elle met en scène le personnage central du roman « Modesta » qui apparaît à l’âge de 5 ans, issue d’une famille analphabète et misérable composée d’une mère célibataire et d’une sœur mongolienne.
   Un accident tragique lui fait quitter son environnement et à partir de là nous la suivons dans son épopée pendant une cinquantaine d’années.
   
   Animée par une volonté de vivre extraordinaire, elle observe, écoute et apprend très vite avec une intelligence, une compréhension et une curiosité étonnantes qu’elle gardera toute sa vie et qui frappent tous ceux qui vont l’approcher.
   
   Elle a vite fait d’atteindre un haut niveau intellectuel doublé d’un grand sens pratique, et la volonté farouche qu’elle mettra à s’en sortir déterminera sa personnalité, n’hésitant pas à commettre des actes irréparables justifiés, selon elle, par sa propre survie.
   
   Les péripéties de son destin et des rencontres particulières l’amèneront à aborder de grands thèmes de réflexion auxquels elle s’attaquera avec beaucoup de maturité et de lucidité.
   
   Le fil conducteur de son caractère est son sens aigu de la liberté auquel s’ajoute sa facilité à assumer toutes les responsabilités qu’elle a endossées avec sa nouvelle vie. Mais cette liberté hautement revendiquée tant sur le plan des idées que sur le plan de la sexualité, la conduira à vivre des expériences périlleuses mettant parfois sa vie en danger.
   
   J’ai infiniment apprécié l’honnêteté, la franchise avec lesquelles elle s’explique sur ses choix et sur ses goûts ; elle n’est jamais provocante gratuitement et assume ses préférences totalement et simplement.
   
   Les problèmes de société, avec la montée du fascisme l’apparition de groupes anarchistes et révolutionnaires et la guerre, seront des thèmes abordés dans la 2° moitié du livre auxquels elle réfléchira beaucoup et qui l’amèneront à prendre des positions courageuses et très risquées.
   Ces bouleversements sociaux auront pour conséquence de nouvelles réflexions sur l’éducation à donner aux enfants, réflexions visionnaires pour l’époque et qui reflètent bien son sens aigu des responsabilités, et de l’amour qu’elle portait à « ses enfants » (elle n’en a qu’un réellement, mais ils sont tous ses enfants) .
   
   La trame du roman que sous tend tout le livre, c’est son profond attachement à la vie, le bonheur de vivre pleinement cette extraordinaire aventure grâce à laquelle chacun de nous peut « exister ».
   C’est pour toutes ces raisons que j’ai été totalement séduite par « L’ART DE LA JOIE » dans lequel on entre dès les premières lignes en prise directe avec l’histoire et avec son héroïne « Modesta ». Avec un style enlevé, ne laissant aucun temps mort, Goliarda Sapienza, l’auteur, arrive à nous la rendre fascinante et tellement présente que nous la suivons au fil des pages subjugués par sa beauté et sa personnalité hors du commun.
   
   De grandes plages de réflexion intelligente et subtile sur les différents sujets évoqués plus haut, alternent avec de belles pages de poésie, le tout donnant un rythme et une respiration au roman.
   
   Pour ma part, je trouve que c’est un très beau roman, et si je devais le re-nommer, pour moi, je l’appellerais "L’ART de la VIE".
   
   
   * Ce fut un roman « maudit » qui fut rejeté par toutes les maisons d’édition. Il fallut attendre 20 ans avant que ce roman ne parut. C’est dire que l’importance du rejet fut à la mesure de l’importance du roman. Elle n’eut pas le bonheur de le voir dans les vitrines des librairies car elle mourut 2 ans avant sa publication. Angelo Maria Pellegrino, un ami, qui l’aida publier son livre dit d’elle : « elle écrivait vraiment pour les lecteurs les plus purs et les plus lointains, les seuls qu’elle parvint à sentir fraternellement proches. »
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critique par Francès




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Que ma joie demeure
Note :

   Modesta naît le premier janvier 1900 dans un petit village de Sicile. Enfant d’une mère pauvre, seule et frustre, rien ne la destine à devenir une princesse. Ni la femme instruite, libre, indépendante et farouche qui va peu à peu s’affirmer.
   
   A lire ce court résumé, on aurait presque l’impression de se trouver devant un conte de fée. Ou comment la jeune fille méritante rencontre le prince charmant qui l’arrache à sa pauvre masure. Mais Modesta n’est certainement pas une jeune fille méritante. Ou plutôt une jeune fille soumise à son destin, docile et attendant un époux pour quitter un état de dépendance pour un autre. C’est un personnage riche, dense, qui va traverser les pires années de 20e siècle avec une force de vie profonde.
   
   Dès son enfance, son adolescence, Modesta affirme un caractère hors du commun, seul capable de lui permettre de résister au pire. Car dès le départ le pire lui est promis malgré son intelligence vive, sa sensualité déjà vivante: fille d’une pauvresse et de père inconnu, sœur d’une trisomique quand cela est encore considéré comme une punition de Dieu. Comment s’étonner dès lors qu’elle ne recule devant rien pour gagner sa liberté ?
   
   C’est cette liberté qui est finalement le thème et le personnage principal de ce roman fleuve de 800 p. La conquête quotidienne de la liberté contre les autres, et surtout contre soi.
   «En un éclair, je compris ce qu’était ce qu’on appelle le destin : une volonté inconsciente de poursuivre ce que pendant des années on nous a insinué, imposé, répété être le seul juste chemin à suivre.»
   
   Pour elle, ce destin aurait du être celui d’une femme pauvre, d’une épouse soumise, d’une mère forcément aimante, ou d’une religieuse. Tout ce vers quoi la renvoyaient les hommes, certes, mais surtout les femmes, le rempart le plus sûr du conformisme social, les bourreaux les plus convaincus de leurs propres soeurs.
   
   Ce n’est pas le seul conformisme, contre lequel se bat Modesta. On peut dire de ce personnage qu’il est la quintessence des convictions de Goliarda Sapienza : petite-fille de syndicalistes, née d’un père chef de fil du socialisme sicilien et d’une mère première femme à diriger la Chambre du travail de Turin.
   
   Autour de Modesta/Liberté gravitent une galerie de personnages qui représentent tous un état de la société, ou un idéal. De Tuzzu le paysan à Carlo le médecin communiste en passant par Nina l’anarchiste et Joyce l’intellectuelle, on voit se dessiner en filigrane du récit des modes de vie opposés, des idéaux et des idéologies que la jeune femme va apprendre à connaître, accepter ou fuir, en tout cas toujours critiquer avec une lucidité parfois douloureuse.
    «Mais l’amour n’est pas absolu et pas davantage éternel, et il n’y a pas seulement de l’amour entre un homme et une femme, éventuellement consacré. On peut aimer un homme, une femme, un arbre, et peut-être même un âne, comme le dit Shakespeare. Le mal réside dans les mots que la tradition a voulu absolus, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir. Le Mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient. Ils mentaient presque tous. Voilà ce que je devais faire : étudier les mots exactement comme on étudie las plantes, les animaux… Et puis, les nettoyer de la moisissure, les délivrer des incrustations des siècles de tradition, en inventer de nouveaux, et surtout écarter pour ne plus m’en servir, ceux que l’usage quotidien emploie avec le plus de fréquence, les plus pourris, comme : sublime, devoir, tradition, abnégation, humilité, âme, pudeur, cœur, héroïsme, sentiment, piété, sacrifice, résignation.»
   
   Telle va être la règle que Modesta va appliquer tout au long de sa longue vie, quelque soit le prix à payer pour cela.
    «Ne jamais refuser de voir les côtés désagréables de la vie ; quand on ne la connaît pas, la réalité leur fait prendre des proportions gigantesques dans l’imagination, les transformant en cauchemars incontrôlables.»
   
   A travers ce personnage hors du commun, Goliarda Sapienza aborde bien des thèmes peu usités dont le moindre n’est pas la sexualité féminine. Dès son enfance, Modesta est ce démon que combat l’Eglise, cette hystérique traitée par la psychanalyse des débuts. Une femme profondément sensuelle, qui apprend à être à l’écoute de son corps et de ses désirs, que ces désirs la portent vers un homme ou une femme. Goliarda Sapienza analyse ces désirs, analyse la sexualité et la culpabilité dont elle a été empreinte et livre à ses lecteurs des lignes d’une pertinence qui laisse rêveur.
    «La vérité, c’est que quand tu trouves la femme ou l’homme qu’il te faut, alors il faut absolument arriver à s’entendre. Le corps est un instrument délicat, plus qu’une guitare, et plus tu l’étudies et plus tu l’accordes à l’autre, plus le son devient parfait et fort le plaisir.»
   
   Une pertinence que l’on retrouve quand elle aborde des thèmes comme l’éducation des enfants, la politique, la religion, l’économie même. Une pertinence qu’elle acquiert sans doute en portant le même regard sur tous ses personnages, quelques soient leurs choix et leur sexe. Et en faisant de Modesta un personnage qui réfléchit. Important quand on y pense non ? Cette femme ne se contente pas d’accepter comme parole d’évangile ce qu’on lui dit, ce qu’elle lit. Elle l’analyse au regard de ses propres aspirations, et n’utilise que ce qui lui est utile, refusant toute aliénation et surtout, celle de la pensée et des idéaux. Il lui arrive de se tromper bien sûr, d’adhérer puis de quitter, mais ce n’est finalement qu’une manière de construire un système de pensée cohérent, son système de pensée. Un art de vivre précieux, je dirais même un objectif à atteindre.
   
   Après ce long bavardage sur le fond du roman quid de la forme ? Non, je vais tout de même essayer de l’aborder, même brièvement !
   
   L’art de la joie et un roman fleuve, dense, débordant de vie, mais parfois confus. La faute à l’usage de la langue que fait Goliarda Sapienza sans doute. Elle n’hésite pas à mêler langue classique et dialectes siciliens ou romains, langage médical et populaire ! Et surtout, elle heurte les temporalités : de longues pages sur un court instant, de longues périodes décrites en quelques lignes. Un moyen de rendre la psyché de Modesta sans doute, mais qui rend de temps en temps difficile la compréhension du récit. J’ai d’ailleurs eu du mal à rentrer dans cette lecture, au point d’avoir manqué de refermer le roman au bout de quelques pages. Je suis heureuse d’avoir persisté. Modesta n’est pas un personnage que l’on oublie facilement. Et elle donne une formidable leçon de vie.
   
   Extraits :
    « Le soleil levant m’envahit le cerveau, serein, comme libéré d’un poids d’angoisse qui depuis des mois et des mois me faisait tressaillir à la moindre ombre, au moindre bruit, et un calme jamais éprouvé m’envahit. J’ai envie de sortir, de courir dans ce soleil joyeux qui répète : tu es libre. Douceur de ne plus attendre, de ne plus dépendre d’une autre volonté. Personne ne m’enlèvera plus cette douceur, Mattia. »
   
   « Je n’ai pas tremblé comme je le craignais, et maintenant je sais la raison de ma sérénité devant Pietro mort, devant la maladie de Prando. Ce n’est pas de l’indifférence, un émoussement des sens dû aux années comme je l’avais soupçonné. C’est la pleine possession de mes émotions et la connaissance suprême de chaque instant précieux que la vie nous offre en prime si on a fermeté et courage.»

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critique par Chiffonnette




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Modesta
Note :

   Elle s'appelle Modesta et elle est née le 1er Janvier 1900 quelque part dans la campagne sicilienne.
   
   Elle grandit dans la misère, entre une mère taciturne et une sœur, Tina, handicapée mentale. Son seul univers, c'est une bicoque sombre, envahie de nuées de mouches.
   
   Un jour, alors qu'elle n'est encore qu'une enfant, un homme qui prétend être son père se présente. Il enferme la mère et la sœur de Modesta dans le cabanon qui sert de toilettes, et viole la petite fille.
   Le lendemain, on retrouvera la mère et la sœur massacrées à coups de couteau.
   Modesta sera recueillie par des religieuses et va grandir au sein d'un couvent dirigé par une abbesse férue d'astronomie, mère Leonora.
   
   Les années vont passer et beaucoup plus tard, Modesta deviendra la princesse Brandiforti, chef de la famille, et libre de mener sa vie comme elle l'entend.
   C'est d'ailleurs ce qu'elle va s'évertuer à faire tout au long de sa vie, créant autour d'elle une sorte d'Abbaye de Thélème où hommes et femmes seront égaux, où les discussions porteront sur la philosophie, la politique et la littérature.
   De politique, il en sera beaucoup question, en cette époque d'entre-deux guerres où le fascisme mussolinien s'étend sur l'Italie.
   Modesta, conquise par les idées de l'Internationale Socialiste, apportées par Carlo, un jeune médecin , secouera tous les préjugés de la haute société et viendra en aide à tous ceux qui luttent contre l'emprise du fascisme.
   
   C'est ainsi que, à travers le regard de Modesta, nous allons traverser une bonne partie de la première moitié du XXe siècle, de la première guerre mondiale à la défaite du fascisme. De la misère la plus noire de son enfance à l'aisance que procure un titre nobiliaire, Modesta jouera un grand rôle auprès de ses proches afin de leur insuffler l'amour de la liberté. Elle luttera sans cesse contre les préjugés sociaux et religieux de son époque, contre toutes les formes de totalitarisme politique, et luttera pour l'émancipation des femmes, la liberté d'expression et le droit à l'orientation sexuelle de chacun.
   
   Tout en clair-obscur, «L'art de la joie» de Goliarda Sapienza pourrait bien un jour devenir un classique de la littérature italienne, au même titre que «Le guépard» de Lampedusa.
   
   Servi par une écriture exigeante dont la narration oscille entre la première et la troisième personne, mais aussi par une grande profusion de dialogues et de personnages. Le lecteur s'y perd d'ailleurs un peu, dans toute cette famille Brandiforti à laquelle viennent s'agglomérer au fil des années hommes et femmes de rencontre. Difficile de s'y retrouver également dans la généalogie des uns et des autres, tant les enfants et petits-enfants, adoptés ou nés suite à des liaisons hasardeuses, y sont nombreux.
   
   Fruit de dix ans d'écriture, édité presque vingt ans après son achèvement, «L'art de la joie» ne fut publié qu'après la mort de son auteure. Ce roman, qui n'est aucunement autobiographique, contient cependant dans chacun de ses personnages, une petite part de Goliarda Sapienza, chacun exprimant une partie de ce qu'elle était ou de ce qu'elle aurait voulu être. Modesta, son personnage principal, dont elle réfutait qu'elle fut son double, résume à elle seule tous les espoirs et toutes les aspirations de ces femmes qui ont eu à lutter pour leurs droits en ce XXe siècle éclairé par tant de progrès et assombri par tant de tragédies.
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critique par Le Bibliomane




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Véritable leçon de vie
Note :

   Dernièrement, je n'ai pas cessé de lire et pour mon grand plaisir j'ai découvert de superbes textes. Voici le premier dont je voulais vous parler et le premier dans mon cœur!
   
   "L'art de la joie" est loin d'être une nouveauté puisque l'auteur sicilienne l'a écrit en 1967... mais le texte n'est paru dans son entier qu'en 1996! Si en France il reste assez peu connu, en Italie il est considéré comme un classique et c'est tout à fait ainsi que je le qualifierais.
   
   Dans ce roman (qui est le seul de l'auteur à être non autobiographique), Goliarda Sapienza nous conte la vie d'une jeune paysanne sicilienne, Modesta, avec qui la vie n'aura pas été tendre mais qui saura détourner toutes ses mésaventures à son profit pour devenir une femme accomplie du début du XXeme siècle, précurseur du féminisme.
   
   C'est un roman très long, que l'on pourrait parfois trouver un peu longuet. Néanmoins, la qualité d'écriture est telle qu'on oublie vite ce petit "défaut".
   
   Le texte oscille entre la narration du "je" et du "elle", à l'image de Modesta qui oscille toujours entre le passé et le présent pour mieux apprivoiser sa vie. Personnage avant-gardiste, les pensées et modes de vie qu'elle adopte nous montrent une image d'aujourd'hui seulement, comme si Goliarda Sapienza avait eu des facultés prémonitoires.
   
   Véritable leçon de vie, ce roman est réellement magique, restant complètement hors d'âge et donc continuellement moderne dans les enseignements qu'il nous apporte. Une véritable pépite qu'il serait dommage de louper... avis aux avertis!
   
   Pour vous donner quelques envies, voici quelques phrases de l'Art de la joie qui m'ont particulièrement interpellée :
   
   "Garde très présent à l'esprit que la nature n'est pas Dieu, qu'un homme n'est pas une machine, qu'une hypothèse n'est pas un fait : et sois sûr que tu n'auras pas bien compris, là où tu croiras découvrir quelque chose de contraire à ces principes."
   
   "Avec le train, l'avion et la radion, le monde est devenu petit et il nous tombe dessus et nous emporte s'il nous trouve impréparés."
   
   "Les mots nourrissent et comme la nourriture, il faut bien les choisir avant de les avaler."

critique par Pauline




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