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Les chasseurs noirs (La brigade Dirlewanger ) de Christian Ingrao

Christian Ingrao
  Les chasseurs noirs (La brigade Dirlewanger )

Les chasseurs noirs (La brigade Dirlewanger ) - Christian Ingrao

Un modèle pour Jonathan Littell
Note :

   Les chasseurs noirs ?
    C'est l'idée d'Adolf Hitler : une unité de braconniers rattachés aux S.S. et qui est mise en application par Himmler, suite au lobbyisme insistant de Dirlewanger lui-même, un ancien combattant de 14-18 passé par les Corps Francs au début de la République de Weimar. Le travail de Christian Ingrao (IHTP-CNRS) s'organise autour de trois fils conducteurs : les hommes de cette unité si particulière, la violence de guerre, la métaphore de la chasse pour mieux comprendre le tout.
   
    Les hommes de la brigade ?
   Il faut commencer par Oskar Dirlewanger. Né en 1895, il participe à la Grande Guerre au sein du 123° régiment de grenadiers. Après une blessure à l'arme blanche, il devient instructeur puis retourne au front en 1917 et se bat à l'Est jusqu'à l'armistice. Il est alors lieutenant. À peine démobilisé il entre dans les Corps francs, de 1919 à 1923, en combattant particulièrement les communistes du Württemberg. En même temps il entreprend des études à Mannheim et fréquente les organisations d'étudiants nationalistes. Il est devenu membre du NSDAP en 1923 et a appartenu aux SA. En 1928 il est recruté comme directeur d'une usine textile et en 1933 directeur de l'Agence pour l'emploi d'Heilbronn. Patatras : en 1934 c'est l'incarcération pour détournement de mineure et pour malversations commises dans l'usine d'Erfurt. Il sortira de la prison de Ludwigsburg pour participer à la guerre d'Espagne, surtout dans la Légion Condor. Au retour d'Espagne en 1940, il réussit à faire annuler ses précédentes condamnations et obtient, à Oranienburg, le commandement d'un groupe de prisonniers condamnés pour braconnage. Ainsi naquit la Sondereinheit —l'unité spéciale dont il gardera le commandement et dont les effectifs vont grossir jusqu'en 1944. Les effectifs resteront certes constitués de condamnés pour "délits cynégétiques", mais en petit nombre à côté de prisonniers des camps (non juifs!) et de SS sanctionnés. Ainsi quand en juillet 1943 l'unité reçut 321 nouvelles recrues, 294 provenaient des camps, essentiellement de Buchenwald, Dachau, Mauthausen et Sachsenhausen. Il s'agissait de toute une palette de délinquants. Par la suite l'unité reçut de nombreux prisonniers politiques, socialistes et communistes. Les anciens prisonniers des camps formaient un tiers des effectifs à la fin de 1944 et ils étaient les moins combatifs (pertes élevées dans la répression sauvage de l'insurrection de Varsovie, puis désertions en Hongrie en décembre 1944).
   
    Une unité très violente
   Auprès de ses hommes Dirlewanger jouit d'un grand prestige, surtout au début et auprès des chasseurs. Son charisme de chef de bande est moins net au retour de Biélorussie : la bataille dans Varsovie ne correspond plus au "savoir faire" de l'unité et le chef n'économise plus ses hommes ou est dépassé par ce type de combat dans "la jungle urbaine". Par les "vrais" SS, Dirlewanger est jugé diversement, certains se plaignent auprès de la hiérarchie : il ne correspond pas bien à l'idéal-type enseigné aux SS dans leurs centres de formation. Il se moque complètement du droit (alors que beaucoup de SS étaient recrutés parmi les juristes !) L'action violente a d'abord été exercée contre des prisonniers en Pologne. Mais Christian INTRAO accorde une place essentielle aux actions en Biélorussie (février 1942-juillet 1944) à la fois en raison de la documentation et de l'importance des faits. La brigade Dirlewanger opère contre les partisans russes, qui vont être de plus en plus coriaces, contre les villageois qui les soutiennent réellement ou pas, et contre les Juifs qui sont exterminés sur place.
   
    La violence exercée sur les Juifs n'est pas particulièrement montrée dans cet essai. Par contre, la violence exercée sur les villageois biélorusses est davantage précisée : c'est une longue série d'Oradour-sur-Glane. Par ailleurs, les viols collectifs et les pillages (planifiés autant que spontanés) semblent devenir une activité routinière de l'unité. Aussi, surtout après l'épisode de Varsovie, personne ne souhaite la voir arriver sur son territoire. La brigade Dirlewanger —et les unités allemandes qui l'entourent— rivalise de barbarie avec les troupes soviétiques.
   
    De la métaphore de la chasse à l'analyse du nazisme
    C'est le plus original dans l'ouvrage de Ch. Ingrao. L'histoire, au sens classique, s'enrichit ici de la réflexion de Bertrand Hell («Le Sang noir. Chasse et mythe du sauvage en Europe», Paris, Flammarion, 1994.). « L'image du chasseur, écrit Christophe Ingrao, tout comme celle des différents gibiers, répond ainsi à un imaginaire européen du Sang noir qui définit la "juste distance" au Sauvage de ces sociétés et, par des discours interprétant les comportements des chasseurs, les insère dans l'organisation sociale, y acclimate la sauvagerie et la violence qu'elle induit.» Il poursuit en notant que «ce cadre interprétatif anthropologique» est «appliqué cette fois à une société nazie dont on sait par ailleurs la sensibilité aux discours idéologiques liés au sang.» (p. 15-16) Dans le chapitre "Une guerre cynégétique?" sont ainsi explorées plusieurs régimes de chasse.
   
   D'un côté, donc, des affûts en petits groupes, à la recherche de l'identification, de l'évaluation de l'ennemi. Guerre proche, au fond, de cette "Pirsch" que pratiquent les chasseurs individuellement, et qui consiste à pister et tracer le cerf, à l'identifier, et à lire dans le sol et la végétation dans ses traces et ses fumées, sa stature, son genre et son âge avant de le tirer d'un seul coup de fusil, en face à face au plus près. Chasse élitiste s'il en est, la "Pirsch" se goûte d'après les dires des chasseurs, autant dans la piste de l'animal et dans l'évaluation exacte de la proie que dans l'ultime face-à-face avec le gibier. Cette forme de chasse avait la faveur de Himmier, de Pohl, de Berger, et de ton les dignitaires qui avaient participé au processus de création de l'unité : les autorisations de chasser édictées par Himmier mentionnaient toujours une seule prise, et elle étaient très précises quant à l'âge et au genre de la bête à tirer.
   
   D'un autre côté, les grandes opérations de ratissage sont en miroir, l'équivalent de la chasse à la battue. Celle-ci consiste, en bouleversant le milieu de vie des proies par du bruit, des coups et des incendies, à les obliger à fuir vers le cordon des tireurs. Les ratissages menés en Biélorussie fonctionnent exactement sur le même modèle. La première chasse, élitiste et individuelle, s'oppose à la Seconde, collective et égalitaire, mais bien plus meurtrière. Consciemment ou non, les Allemands avaient calqué leurs méthodes de lutte contre les partisans sur des savoir-faire immémoriaux.
   
   Le livre de Christian Ingrao, auquel l'absence de carte est le seul reproche que je puisse faire, évoque bien d'autres horreurs. Mais le chapitre qui n'est pas le moins surprenant est à mes yeux le dernier, celui qui envisage l'après-guerre. Oskar Dirlewanger a été fait prisonnier et est mort torturé sans doute le 7 juin 1945. Les tribunaux allemands ont été assez faibles devant les survivants de l'unité. Les preuves matérielles, les témoignages précis sur les exactions ont trop souvent manqué. En même temps, la littérature s'est emparée de la légende noire, mais comment ? Le roman de Willi Berthold, Brigade Dirlewanger (Cologne, 1963), oublie de mentionner que « le grand réservoir des recrutements de l'unité avait été les prisons de la Wehrmacht et de la SS (…) Il s'agissait de montrer l'unité sous l'angle non d'un bataillon disciplinaire, mais bien comme un ramassis de marginaux. Ainsi se trouvait développée une première strate du discours sur la violence nazie. Celle-ci était le fait de criminels issus des bas-fonds de la société allemande d'avant guerre auxquels un régime lui même criminel avait laissé libre cours dans des espaces biens particuliers. Le fait que la violence nazie fût le fait des déclassés sociaux entrait en résonance avec l'une des thèses centrales des historiens. Il s'agissait bien de tracer une sorte de cordon sanitaire entre une société allemande dont la normalité n'aurait pas été entamée par les douze années de régime nazi et une poignée de marginaux, en l'occurrence criminels, qui auraient pris en charge les crimes monstrueux dont le régime s'était rendu coupable.»
   
    Enfin n'oublions pas que dix-neuf survivants de cette unité participèrent aux débuts de la STASI. — Vous avez dit "racaille" ?

critique par Mapero




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