Lecture / Ecriture
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Avant que les ombres s'effacent de Louis-Philippe Dalembert

Louis-Philippe Dalembert
  L'Autre face de la mer
  Noires blessures
  Avant que les ombres s'effacent

Louis-Philippe Dalembert est un écrivain d'expression française et créole né à Port-au-Prince, Haïti, en 1962.

Avant que les ombres s'effacent - Louis-Philippe Dalembert

Haïti et les Juifs
Note :

   Louis Philippe Dalembert, auteur haïtien de langue française et créole, décrit avec "Avant que les ombres s’effacent", un épisode peu connu de l’Histoire de la seconde guerre mondiale. En 1939, l’état haïtien accueille les juifs qui en font la demande et leur donne la nationalité haïtienne. En 1941, après Pearl Harbor, le président haïtien, Elie Lescot, déclare la guerre à Hitler.
   
   "Le vendredi 12 décembre 1941, par une paisible matinée caraïbe où le soleil, à cette époque de l'année, caresse la peau plutôt que de la mordre, la république indépendante, libre et démocratique d'Haïti déclara les hostilités au IIIe Reich et au Royaume d'Italie. L'annonce prit de court les citoyens, qui, tournés vers les festivités de Noël, avaient déjà oublié que, quatre jours plus tôt, incapable d'avaler l'anaconda de Pearl Harbor, leur bout d'île avait fait une virile entrée en guerre contre l'Empire nippon. L'information avait déboulé à la vitesse d'un cyclone force 5 sur la planète ; des centaines de millions de sceptiques avaient eu du mal à en croire, qui leurs yeux, qui leurs oreilles, selon qu'ils l'avaient lue dans les gazettes ou captée sur leur poste tsf. Les têtes couronnées du Japon et leurs fidèles sujets n'en étaient toujours pas revenus."
   

    Le narrateur est le personnage principal du roman, Ruben Schwarzberg. Il raconte sa vie à sa petite nièce venue d’Israël pour porter secours à la population à l’occasion du séisme qui frappa l’île en 2010.
   
   Né en Pologne en 1913, Ruben Schwarzberg a passé son enfance et son adolescence à Berlin où il devient médecin. Il vit dans une famille juive aimante avec un mère pour qui le fait religieux et les traditions sont très importants. Il décrit la montée du nazisme et l’antisémitisme grandissant dans l’Allemagne des années 30 jusqu’à cette nuit de Cristal en 1938, où des synagogues furent brûlées, des juifs assassinés ou envoyés en camp de concentration. La famille du docteur émigre aux Etats-Unis ou en Palestine mais Ruben et son oncle sont envoyés à Buchenwald. Ils en sortiront sur la recommandation d’un ami mais à condition de quitter le pays. C’est là que se place l’extraordinaire et angoissante équipée du navire le Saint Louis qui partit, en 1939, de Hambourg en direction de Cuba, transportant avec lui un millier de juifs forcés d’émigrer. Cuba, puis les Etats-Unis et le Canada refusant de les recevoir, le Saint Louis dut débarquer ses passagers en Angleterre ou en France. Le docteur se retrouve alors à Paris, partageant la vie de la communauté haïtienne puis, après avoir reçu la nationalité, émigrant à Haïti où il se fixera et fondera une famille. Le roman est un vibrant hommage à son pays de la part de l'écrivain.
   "Premier pays de l'Histoire contemporaine à avoir aboli les armes à la main l'esclavage sur son sol, le tout jeune État avait décidé lors, pour en finir une bonne fois avec la notion ridicule de race, que les êtres humains étaient tous des nègres, foutre ! Article gravé à la baïonnette au numéro 14 de la Constitution. Aussi existe-t-il dans le vocabulaire des natifs de l'île des nègres noirs, des nègres blancs, des nègres bleus, des nègres cannelle, des nègres rouges, sous la peau ou tout court, des nègres jaunes, des nègres chinois aux yeux déchirés... Dans la foulée, ces nègres polychromes avaient décrété que tout individu persécuté à cause de son ethnie ou de sa foi peut trouver refuge sur le territoire sacré de la nation."
   

   Ce récit est passionnant car nous sommes introduits dans différents pays et milieux pendant les années 30 et plus tard à Haïti. Nous vivons ainsi tour à tour à Berlin dans une époque violente et tourmentée, à Paris dans un milieu mondain et cultivé, militant anti-nazi, mais qui s’amuse et jette ses derniers feux avant l’orage qui menace; enfin à Haïti qui a sauvé des milliers de juifs et qui vit au son des tambours vaudous, au gré des révolutions qui mettent à mal les gouvernants. De plus le roman n’est pas sans nous rappeler notre actualité. En effet, bien que le Saint Louis soit un navire confortable, on ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec les demandeurs d’asile de nos jours qui fuient des pays en guerre, traversant la mer sur des bateaux de fortune, au péril de leur vie, et trouvent les frontières fermées.
   "... s'il (Ruben Schwarzberg) avait accepté de revenir sur cette histoire, c'était pour les centaines, les millions de réfugiés qui, aujourd'hui encore, arpentent déserts, forêts et océans à la recherche d'une terre d'asile. Sa petite histoire personnelle n'était pas, par moments, sans rappeler la leur."
   

   Les personnages du roman sont attachants, le docteur, sa sœur Salomé, sa flamboyante tante Ruth, son oncle Joe… A Paris, Ruben nous fait faire connaissance avec de grands poètes de l’île, Ida Faubert, une grande dame des lettres haïtiennes et Roussan Camille. J’ai aimé le ton du récit, en empathie avec les victimes mais sobre, refusant l’émotion et ne s’interdisant pas l’humour et la dérision. La scène où Ruben est arrêté par les policiers parisiens est à cet égard, une vraie scène de comédie d'où les français ne ressortent pas grandis !
   
   Le livre a obtenu le prix Orange 2017 et le prix France bleu/Page des libraires
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critique par Claudialucia




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L'humain flamboyant
Note :

   "Longtemps, le Dr Schwarzberg choisirait de taire cet endroit sur lequel tant de choses seraient racontées, filmées, écrites, peintes, chantées, sculptées, sans épuiser pour autant l'étendue des abominations qui y furent perpétrées, à l'instar d'un cadavre qui n'en finirait pas de livrer ses vérités sur les mille et une manières dont la chair vivante avait été souillée. Son naturel de taiseux ne ressentit pas le besoin d'ajouter sa parole au trop-plein de mots qui tomberaient, par la suite, de partout et de nulle part pour tenter de dire l'ignoble. Au-delà de l'horreur, ce qui le marquerait le plus, ce fut d'avoir trouvé, au moment où il s'y attendait le moins, une parcelle d'humanité dans ce lieu, comme un bourgeon en fleur au mitan du champ de bataille. Un clin d’œil de la vie, là où des hommes donnaient avec jubilation la mort à d'autres hommes".
   

   Gros coup de cœur de la rentrée 2017, sans aucune réserve. J'ai été emballée par la narration et le style de ce roman. L'auteur est un poète haïtien et ça se sent. Il y a un allant et une verdeur de langage qui emporte dans un mélange d'humour, d'auto-dérision et de chaleur humaine.
   
   L'histoire est construite autour d'un fait historique. L'île de Haïti, fraîchement indépendante, propose en 1939 par un décret-loi, d'accueillir tous les Juifs persécutés en Europe qui en feront la demande et de leur accorder la nationalité haïtienne.
   
   Au début du roman, le Dr Ruben Schwarzberg, âgé de 95 ans, reçoit la visite en 2010 d'une petite-nièce israélienne, qu'il n'a jamais vue. Deborah est médecin elle aussi et fait partie d'une mission venue aider après le séisme dont tout le monde a le souvenir. C'est l'occasion de revenir enfin sur sa longue vie, démarrée en Pologne et bousculée par l'histoire avec un grand H.
   
   Ruben est donc né en Pologne, dans une famille soudée, chaleureuse, aimante, haute en couleurs. Il connaîtra l'exil d'abord à Berlin, ensuite en France, puis Haïti. Il est impossible de résumer le foisonnement d'évènements qui jalonnent la vie du Docteur, c'est la trajectoire qu'ont connu tant des siens persécutés, pourchassés, tués, indésirables à peu près partout.
   
   Dans l'émission "La Grande librairie" l'auteur parle de trouver "un ton, une langue" et le grand plaisir de lecture se situe ici. Il l'a trouvé le ton et malgré la noirceur de l'histoire, c'est un côté flamboyant qui ressort le plus, dû aux rencontres, à l'amitié, aux moments de fêtes, à l'accueil spontané et sans chichis des Haïtiens. La description qui est faite de la population est bien loin du misérabilisme que l'on nous présente souvent, même si les points noirs ne sont pas occultés.
   
   "Le vieux docteur se souvint que, un instant, il crut défaillir, mais il eut le réflexe de s'agripper au bastingage. Ce n'était point l'ivresse de l'arrivée, après la longue traversée dont il avait eu du mal à imaginer le terme, non ; sans avoir le pied marin, il n'avait pas souffert de nausée ni de mal de mer. Ce qu'il avait ressenti, c'était un sentiment autre, beau, telles les premières lueurs de l'aube après une nuit interminable de cauchemars, où les câlins et les pâtisseries de Bobe, après un bobo de l'enfance, comme ce jour où un camarade de classe l'avait traité de sale youpin et qu'il avait décelé la haine derrière les mots dont il ignorait le sens".
   

   C'est tout ce que je demande à un roman : une histoire solide, appuyée sur un fond historique, qui ouvre sur d'autres horizons, des personnages que l'on a hâte de retrouver chaque soir et que l'on quitte à regret, une écriture qui m'a fait penser à un feu d'artifice, colorée, imagée, savoureuse. Et au-delà, l'évocation des années 30 ne peut que trouver des résonances dans ce que nous vivons aujourd'hui et peut aider à réfléchir.
   
   Lisez-le, sans hésitation.

critique par Aifelle




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