Lecture / Ecriture
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Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel

Yannick Haenel
  Jan Karski
  Les Renards pâles
  Je cherche l'Italie
  Tiens ferme ta couronne

Yannick Haenel est un écrivain français né en 1967.

Tiens ferme ta couronne - Yannick Haenel

Melville et Cimino
Note :

   Rentrée littéraire 2017
   Prix Médicis 2017
   
   Le narrateur ici, ne vous est pas inconnu si vous êtes lecteur de Yannick Haenel car on l'avait déjà rencontré dans "Le cercle" et dans "Les renards pâles". Il s'appelle Jean Deichel, et c'est une sorte de double imaginaire de l'auteur. Parfois, il lui ressemble beaucoup -étant déjà également écrivain- et à d’autres moments, moins, partant tenter des (més)aventures et prendre des risques que l'auteur préfère s'épargner ; et il a raison. C'est pratique, un double littéraire, on l'envoie risquer sa peau ou dire et faire des choses que l'on ne peut/veut se permettre de dire ou de faire. Il peut boire toute la journée, se retrouver à la rue sans un sou et ne pas vraiment s'en inquiéter. Il peut partir droit devant lui et voir ce qui arrive. Il pourrait même tuer quelqu'un au besoin. Et puis, si le résultat n'est pas satisfaisant, on annule, "on la refait" comme disent les cinéastes et généralement, quoi qu'il arrive, ça défoule bien. Bref, Houellebecq, Olivier Adam, et nombre d'autres ont le leur. Yannick Haenel a le sien. Et nous le retrouvons ici. Il s'offre même le luxe d'avoir des souvenirs de ses précédentes apparitions. C'est élégant. Il faut bien se souvenir tout de même que ce n'est pas Haenel, parce qu'on aurait vite fait de s'inquiéter.
   
   C'est que notre écrivain teste là le laisser-aller le plus total. Il a mis toutes ses forces et ses idées dans un scenario géant devenu complètement obsessionnel, sur Herman Melville. C'est devenu une sorte de monstre énorme dans le domaine des projets cinématographiques. C'est très très documenté, très empli du personnage, très "habité" et, bien évidemment, parfaitement intournable, ce qui n'est pas plus mal parce que de toute façon, personne n'irait le voir. Le scenario "terminé", si tant est qu'il puisse l'être, il fait plus de 700 pages, et notre écrivain, vidé et incapable de passer à autre chose, se met à dériver et à couler.
   
   Lui vient bientôt l'idée que seul Michael Cimino, serait capable de tourner ce film. Il faut savoir que ce réalisateur, après succès et scandales, a cessé de tourner pendant toute la fin de sa vie. Il s'était de son côté aussi englouti dans un projet de film géant sur "La condition humaine" de Malraux. Il y a un parallèle très net entre ce projet et celui du personnage. C'est bien de s'y connaître un peu en cinéma, pour mieux apprécier certaines scènes, savoir par exemple qu'Isabelle Huppert fut son interprète ou qu'à la fin de sa vie on pouvait prendre Cimino pour une femme, mais même si vous ne savez rien de tout cela, cela ne vous empêchera pas de prendre plaisir et de comprendre ce livre.
   
   Le thème en est peut-être la recherche de la Vérité, comme il le dit vers la fin, et de vérifier s'il est capable de la voir et de vivre en elle,
   "La vérité ne fuit pas les rois qui l'aiment et qui la cherchent. Au contraire, elle fait signe partout, il suffit d'ouvrir les yeux, de lire les livres, d'écouter ce que le temps vous dit."

   mais c'est aussi une réflexion sur le besoin qui tenaille l'homme de créer une œuvre et qu'elle soit parfaite, un réflexion profonde aussi sur le cinéma, son rôle, son effet et ce qu'il représente (il y a une scène géniale avec Cimino... mais je ne vais pas tout vous raconter).
   
   Et puis, là-dessus, il y a que Yannick Haenel écrit joliment bien. Qu'on ne sait pas comment il s'y prend mais qu'il ne finit jamais une phrase sans vous donner envie de lire la suivante et qu'il est ainsi très difficile d'interrompre la lecture de son livre. Il vous tient en ses pages.
   
   Tout un art.
   
   Un ou deux reproches à ce roman, c'est sa ressemblance avec les précédents. Est-il nécessaire que cela commence toujours par notre Jean Deichel qui lâche la barre et part à la dérive ? Comme je le disais, c'est bien d'avoir son double fictionnel récurrent mais il n'est pas obligé de reproduire toujours le même schéma. Il pourrait par exemple y avoir une fois où il irait encore plus haut sans commencer par dégringoler. Non ? Et les scènes érotiques aussi. Elles sont évoquée crûment, bon, c'est un choix, mais elles tombent un peu comme un cheveu sur la soupe, surtout la 1ère.

critique par Sibylline




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