Lecture / Ecriture
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La boutique aux miracles de Jorge Amado

Jorge Amado
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  Cacao
  Tocaia Grande : La face cachée
  Le pays du carnaval
  Suor
  Les terres du bout du monde
  Gabriela, girofle et cannelle
  Dona Flor et ses deux maris
  La boutique aux miracles
  La bataille du Petit Trianon
  La découverte de l'Amérique par les Turcs

AUTEUR DES MOIS D'OCTOBRE & NOVEMBRE 2017

Jorge Amado est le nom de plume de Jorge Amado de Faria, écrivain brésilien né en 1912 dans l'État de Bahia, et décédé en 2001.

Jorge Amado est un des plus importants parmi les écrivains brésiliens. Il est né en 1912 dans le sud de la province de Bahia. Il a passé presque toute sa vie dans cette région pour y mourir en 2001.

Il fit des études de droit à Rio de Janeiro mais sans devenir avocat. Il rejoignit le parti communiste, ce qui l'obligera à s'exiler dans différents pays, de 1941 à 52, lors de la dictature. Il avait été arrêté, ses œuvres avaient été interdites et ses livres brûlés publiquement.

En 1945, il a été élu député fédéral pour le Parti communiste brésilien. Athée, il fut l'auteur de l'amendement qui garantissait la liberté de conviction religieuse. Et il fut également un pratiquant de Umbanda et de Candomblé traditionnel afro-brésilien - il était fier d'occuper le poste d'honneur Xango Oba dans Ilê Opô Afonjá, ces pratiques étant pour lui les racines de la culture brésilienne. Il quittera le parti communiste en 1955 pour ne plus se consacrer qu'à la littérature.

Après ses études, il était devenu journaliste. Il avait déjà commencé une activité littéraire, son premier roman était paru en 1931. Il publiera 49 livres en tout, (traduits en une cinquantaine de langues) et connut le succès en tant qu'écrivain. Il fut fait Docteur Honoris Causa par plus de dix universités de par le monde. Nombre de ses œuvres ont été adaptées au cinéma, au théâtre ou à la télévision. Il fut président de l'Académie brésilienne des lettres de 1961 à sa mort.

Son travail s'est particulièrement attaché à faire connaitre et respecter les racines nationales, le folklore, les croyances et les traditions du peuple brésilien contre une imitation stéréotypée du monde occidental, surtout dans la seconde partie de sa vie. Les œuvres de la première période étant plus sociales.

Le Prix ​​Camões lui fut attribué en 1994.

La boutique aux miracles - Jorge Amado

Métissage
Note :

   Titre original : Tenda dos milagres, 1969.
   
   Bahia, Brésil, région métisse s'il en est. Le professeur James D. Levenson, Américain et Prix Nobel, y arrive en visite, suivi des projecteurs de tous les médias. Accueilli par tous les notables, il profite au mieux des plaisirs de la ville, mais quand il prend la parole à la conférence de presse, il n a qu'un nom à la bouche : Pedro Archanjo, selon lui le plus éminent grand homme de la ville de toute l'histoire de cette région (et quasiment le seul digne d'attention). Bien sûr, tout le monde va dans son sens. Problème : rares sont ceux qui savent qui est cet Archanjo.
   
   On se renseigne et on découvre qu'il n'était pas un professeur de l'université mais un simple assistant, qui fut d'ailleurs finalement renvoyé. C'est la vie de cet homme que nous allons découvrir car Levenson a commandé à notre narrateur une biographie complète de son idole. Immédiatement, tout le gratin social et culturel de la région se renseigne davantage et ce qu'elle découvre ne la réjouit pas vraiment, aussi s'empresse-t-elle de ne tenir aucun compte de la réalité et de présenter la version qui lui convient le mieux, le nom seul d'Archanjo permettant maintenant d'attirer les projecteurs sur n'importe quoi et de faire vendre. L'époque est au commerce. Pauvre Pedro Archanjo qui ne fut jamais riche et ne s’intéressa jamais qu'aux valeurs non mercantiles !... Mais notre narrateur quant à lui entend faire plus honnêtement son travail (c'est comme ça qu'on reste pauvre) et c'est la vraie vie du héros qu'il va nous raconter.
   
   Et nous allons découvrir le vrai Brésil à travers la vie de cet homme qui aima les femmes et l'alcool, mais aussi beaucoup la culture de son pays qu'il savait voir dans tous les actes de la vie quotidienne des pauvres qui ne se soucient pas, eux, de s'occidentaliser. Il savait la voir, la cultiver, y participer, mais aussi la faire connaître, la protéger et la promouvoir. Pour cette culture, il réclamait la reconnaissance et le respect.
   
   Mais le pouvoir était aux mains des riches qui ne songeaient eux, qu'à paraître plus blancs que les blancs, les imiter et éradiquer toute trace de culture native brésilienne à laquelle ils déniaient toute valeur. Ils interdirent les cultes païens et emprisonnèrent ceux qui continuaient à pratiquer les candomblés. Le Brésil est par ailleurs bâti sur un profond métissage alors que ces familles aisées se revendiquaient blanches et exigeaient le refoulement de toute influence africaine. Ils ne voulaient pas entendre parler d'identité brésilienne ou de métissage*. C'était nier la vérité et la vie au profit d'une représentation sclérosée et détachée de la réalité, mais c'était eux qui faisaient la loi.
   
   Archanjo publiera quatre livres, révélant dans le dernier les ancêtres noirs de toutes les grandes familles et déclenchant ainsi un formidable scandale que ces gens-là ne lui pardonneront pas.
   
   La boutique aux miracles du titre est celle de son meilleur ami, peintre d'icônes représentant des miracles, et éditeur des livres d'Archanjo. Quant au Nobel américain, on a des soupçons sur qui il pourrait être, mais on ne sera jamais fixé... En tout cas, il assurera la notoriété du réprouvé de Bahia, et par la même occasion, la diffusion et la reconnaissance de ses idées.
   
   L'écriture de Jorge Amado est merveilleuse, nous contant avec aisance et beauté littéraire, ce monde qu'il entend, comme son héros, faire connaître et respecter. Un petit glossaire final sera bien utile à ceux qui ont du mal avec les termes typiquement brésiliens et des coutumes vraiment étranges pour nous.
   
   * Pour une raison que j'ignore, mon édition utilise le terme anglais de miscégénation que mon Larousse ne connaît pas. (Les autres dictionnaires non plus, d'ailleurs à part un dictionnaire en ligne.)
    ↓

critique par Sibylline




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Ethnologie, amour et candomblé
Note :

   Avec ce roman initialement paru au Brésil en 1969, Jorge Amado invente un personnage attachant, Pedro Archanjo, qui lui sert, entre autres, de support pour illustrer la question du métissage dans son pays.
   
   Son personnage est né à une époque où l'esclavage n'avait pas encore été aboli. Le père mort à la guerre contre le Paraguay, Pedro a eu l'enfance d'un gamin pauvre de Bahia ; surtout il était métisse dans une société très conservatrice, dominée par les arrogants colonels propriétaires d'immenses fazendas. Très vite, prenant des notes dans ses carnets, il s'est intéressé aux traditions populaires, à la vie quotidienne, aux influences africaines dans la culture, aux ancêtres africains des familles bahianaises, et même à la cuisine locale. De tout cela il fait quatre minces volumes, comparables à la littérature de colportage, et qui vont le faire passer, aux yeux de quelques personnes éclairées, pour le pionnier de l'anthropologie à Bahia. La publication de ces brochures n'est rendue possible que par l'amitié de Lídio Corró, un artisan imprimeur et propriétaire de la Boutique des Miracles, car il s'est spécialisé comme peintre d’ex-voto qui seront accrochés dans l'église de Nosso Senhor de Bonfim. La boutique, où l'on fait des soirées lanterne magique pour les voisins est située au n° 60 de la montée du Tabuão, dans le célèbre quartier de Pelourinho.
   
   En mettant un pied dans le monde des sciences humaines alors qu'il n'est qu'appariteur à la faculté de médecine, Archanjo s'attire d'ironiques reproches et les foudres des professeurs, membres de l'élite locale, presque tous partisans de la suprématie des Blancs et de la pureté de sang en ce début de XXe siècle. L'un de ces pontes propose d'expédier les métisses en Amazonie et de renvoyer les Noirs en Afrique ! Archanjo, lui, n'a aucun préjugé raciste, et il prend les opinions extrémistes avec philosophie mais sans désespérer. À la fin de ses jours, en 1943, il participe encore allègrement aux manifestations anti-nazies tandis que le Brésil déclare la guerre et va envoyer des soldats en Europe.
   
   La vie privée de Pedro Archanjo est une suite d'aventures sentimentales dans son quartier de Bahia riche de femmes séduisantes (Rosa de Oshala, Dorotea, etc) sans oublier une Suédoise de passage dont il aura un enfant là-bas, en Scandinavie. Plus encore, sa vie est rythmée par le candomblé — Bahia en est la capitale — et voici notre Archanjo incarnant Ojuobá au milieu des autres orishas du terreiro qu'il fréquente régulièrement. Pour qui ne connaît pas le candomblé, le roman d'Amado en constitue une véritable initiation, voire une invitation à lire l'ouvrage de Roger Bastide dans la collection Terre humaine. Il est intéressant de noter qu'au début du XX° siècle, le candomblé est rejeté par les élites blanches et même combattu par la police durant toutes les années 1920, comme la capoeira, alors qu'aujourd'hui ce sont des incontournables de cette région.
   
   Par ailleurs, ce roman fait vivre une multitude de personnages, surtout gens de métier. Des hommes sont fabricants de tambours, peintres primitifs, graveurs sur bois, sculpteurs taillant dans le bois des orishas. Des femmes sont guérisseuses, marchandes d'herbes au pouvoir magique, ancienne demi-mondaine à Paris comme Zabel — justification des expressions en français dans le roman—, ou prostituées. Les notables habitent ailleurs. Le major Damião de Souza et Pedro Archanjo ont toutefois accès aux deux mondes. Et la fierté d'Archanjo sera de pousser dans les études jusqu'à devenir brillant ingénieur et architecte un jeune mulâtre du nom de Tadeu, laissé sous sa protection par sa mère Rosalia, une jeune fille abusée qui "fit le métier à Alagoinhas" et qu'il avait rencontrée au Terreiro de Jésus.
   
   Le récit n'a rien de linéaire, il commence quand la crise cardiaque met fin à la vie de l'anthropologue amateur mais clochardisé qu' Ester la prostituée a recueilli dans les combles de son "château". La narration est rendue — légèrement — compliquée par le fait que la biographie se présente (quoique de manière peu convaincante) comme le résultat des recherches et du travail d'un poète, Fausto Pena, qui, accompagné de la belle Ana Mercedes accueille un éminent universitaire nord-américain, James D. Levenson, prestigieux lauréat du Prix Nobel des... sciences humaines, débarquant pour célébrer Pedro Archanjo en pionnier de l'anthropologie et de la sociologie à Bahia. Dans la foulée de cette réception, la presse locale organise en 1968 la commémoration du centenaire de la naissance de l'homme célèbre mais qu'apparemment pas grand monde ne connaît puisqu'on doit recruter des publicitaires pour diffuser son nom et en faire une figure glorieuse. La visite de Levenson est plus qu'un événement mondain, c'est un événement politique (le Brésil est sous une dictature militaire) et culturel aussi, un peu comme lorsque Jean-Paul Sartre fut reçu au Brésil en septembre 1960 et que Jorge Amado lui organisait avec sa femme Zélia Gatai tout un programme de visites.
   
   Quant à l'écriture, particulière et brillante, de Jorge Amado, elle “tombe” par moments sinon dans l'emphatique, l'empâté, ou l'empilement, du moins dans l'excès ornemental que certains rapprocheront du décor rococo des vieilles églises de Bahia ou d'Olinda. À preuve le passage où, pour inaugurer la conférence de presse, Ana M. se dirige vers Levenson, "le nombril en évidence", et dans "une cadence de porte-étendard de défilé de carnaval" :
   "Les femmes frémirent, soupirèrent à l'unisson, défaites, paniquées. Ah ! Cette Ana Mercedes était une véritable petite putain, une journaliste racoleuse, une poétesse de merde — Qui ignorait, d'ailleurs, que ses vers étaient écrits par Fausto Pena, le cocu du moment ?" Le charme, la classe et la culture de la femme bahianaise étaient représentés comme il faut dans la géniale conférence de presse de James D., les jeunes personnes férues d'ethnologie, les ravissantes jouant les sociologues..." écrivit dans son papier l'excellent Silvinho ; quelques-unes de ces dames possédaient, d'ailleurs, d'autres mérites que leur beauté, leur élégance, leurs perruques et leur compétence au lit : elles possédaient des diplômes des cours d'“Usages et coutumes folkloriques”, “Traditions, histoire et monuments de la ville”, “Poésie concrète”, “Religion, sexe et psychanalyse” sous l'égide de l'Office du tourisme ou de l'École de théâtre. Mais, diplômées ou simples dilettantes, adolescentes agitées ou irréductibles matrones à la veille de leur deuxième ou troisième opération de chirurgie esthétique, elles sentirent toutes la fin de leur loyale concurrence, l'inutilité d'un quelconque effort : audacieuse et cynique, Ana Mercedes les avait devancées et avait pris sous sa coupe le mâle représentant de la science, sa propriété privée et exclusive. Possessive et insatiable — "chienne insatiable, copulative étoile" dans les vers du lyrique et malheureux Fausto Pena — elle n'allait le partager avec personne, finies les espérances d'une quelconque compétition." (Ce morceau de bravoure figure aux pages 32-33 de l'édition J'ai Lu).
   
   Comme Dona Flor et ses deux maris, ce monumental roman-fleuve illustre à merveille la fougue, l'humour, les qualités (et les défauts) de Jorge Amado écrivain emblématique de Salvador de Bahia, ville où il est mort en 2001. Certains lui préféreront des œuvres plus courtes et plus sobrement écrites telle "La Découverte de l'Amérique par les Turcs".

critique par Mapero




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