Lecture / Ecriture
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Petites mythologies belges de Jean-Marie Klinkenberg

Jean-Marie Klinkenberg
  Petites mythologies belges

Petites mythologies belges - Jean-Marie Klinkenberg

Culture belge
Note :

   Carrousels, flonflons, brocantes et parcours d'artistes ne sont pas les seuls atouts des fêtes de quartier, comme en témoigne celle de Cointe (juin), sur les hauteurs de la cité ardente, dont les organisateurs ont eu l'idée de convier Jean-Marie Klinkenberg à un entretien convivial dans la crypte de l'église (dénommée à tort "basilique"). Le sémiologue proposait quelques ouvrages à dédicacer (aux couleurs du drapeau et au pinceau, s'il vous plaît) parmi les plus connus du grand public, telles les mythologies belges et liégeoises ou encore un précis d'histoire sociale de la littérature belge (Espace Nord), en collaboration avec Benoît Denis.
   
   "Petites mythologies belges" est un recueil plein d'esprit que le lecteur belge (francophone) lit avec délectation et amusement, car il s'y retrouve sous une série de traits propres finement rendus par le pétillant professeur. Applaudir Eddy (Merckx), ovationner le roi, monter à Paris, être "nafteur" (navetteur), être petit (belge) (petites mythologies, elles aussi), une brique dans le ventre, Anderlecht et Standart, ... : ajoutez-y les armes du sémiologue toujours à l'affût pour interroger et décrypter l'usage d'innocents termes du vocabulaire, ajoutez-y quelques belles pages sur le consensus, spécialité de la Belgique communautaire, qui voisine forcément avec la façon de "dire les choses comme (elles) ne sont (pas)", ajoutez-y une ironie complice et vous tenez un ouvrage fringant de réflexions pénétrantes, une étude d'où la badinerie n'est pas exclue, qui atteste d'une culture belge distincte des cultures néerlandaise et française.
   Il est évident, le titre l'atteste, que cet ouvrage pointe les "Mythologies" de Roland Barthes (1957). [Il attend depuis quelques années dans ma bibliothèque que je m'y éveille, grâce à ma rencontre avec le travail de Klinkenberg.]
   
   La finalité du travail ne réside pas dans l'accumulation de traits culturels, mais plutôt – comme l'explique Klinkenberg lui-même avec le dernier chapitre "Pourquoi ce livre" – dans l'observation du mécanisme qui a permis à ces éléments d’acquérir une valeur d’emblèmes nationaux. L'approche de l'auteur renonce donc à une compilation de traits qui définirait une essence de l'identité belge mais, et c'est l'originalité de l'étude, s'attache plutôt à la manœuvre, c'est-à-dire les processus de formulation et de sélection nécessaires à la définition des identités, qui a donné sens à ces traits. (cf communication de K. Rondou).
   
   Pour expliquer ceci par un exemple, prenons la bande de sable de soixante kilomètres au nord du pays : il s'y concentre des expériences variées comme la pratique du cuistax, le goût des moules-frites ou des tomates crevettes, et cela devient une des représentations par lesquelles les gens éprouvent collectivement l'identité belge.
   
   Trois fils conducteurs principaux – la langue, le grand voisin (France), le territoire – sont les clés de lecture d'une sémiotique de la culture appliquée dans le cas de la Belgique par Jean-Marie Klinkenberg.
   Ainsi, François Provenzano (Actes sémiotiques) écrit à propos de l'étude : "Le Belge entretient vis-à-vis de sa langue une relation d’insécurité, qui le porte à privilégier des stratégies d’hypercorrectisme ou d’aventurisme; par ailleurs, le langage ambigu du compromis raisonnable et de la modestie assumée est une des caractéristiques pointées par le sémioticien dans son repérage des constantes rhétoriques du discours social en Belgique. La France apparaît quant à elle comme le grand voisin intimidant, dont le discours de grandeur permet au Belge de construire son altérité (linguistique, mais aussi éthique, esthétique, historique, sociologique, politique, etc.). Enfin, le rapport au territoire structure puissamment les représentations analysées par Klinkenberg : par sa manière de domestiquer le paysage qui l’entoure (la Côte, les côtes, la distance entre la ville et la banlieue, la frontière entre le "chez soi" et l’en-dehors), le Belge dit quelque chose des valeurs qu’il pose comme essentielles dans son univers de référence."
   
   
Le rapport à la langue est approfondi dans le chapitre "Pincer son français" : sentiment d'insécurité du Belge car "d'un côté il a une image très nette de ce peut être le "bien-parler" et que de l'autre il sait que ses productions effectives ne sont pas conformes à cette norme" écrit Klinkenberg. En conséquence, les réactions peuvent être le mutisme ("... la langue ayant cessé d'être un outil pour n'être plus qu'un monument, il n'y a plus que le silence"), le purisme ("... je prendrai scrupuleusement les pilules du docteur Grevisse") ou la compensation qui mène à jouer librement avec la langue ("... comme on dit d'un acteur qu'il surjoue").
   
   La conclusion de Jean-Marie Klinkenberg met l'accent sur le caractère mystificateur des identités collectives : "[...] construites sur le dogme de l'unanimité, elles camouflent les différences et les clivages existant à l'intérieur de la communauté, mais se servent en même temps de ces divergences pour stratifier le corps social."
   

   Poussant parfois l'humour et l'ironie jusqu'à la causticité et la polémique, l'auteur liégeois est un homme épris de son pays, un sémioticien pour qui le mot friterie n'a pas les saveurs de la "friture" (on salive au mot), comme celle qu'il a choisie pour illustrer la couverture de ses mythologies belges, une magnifique photo personnelle un peu surréaliste.

critique par Christw




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