Lecture / Ecriture
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L'un l’autre de Peter Stamm

Peter Stamm
  Un jour comme celui-ci
  Comme un cuivre qui résonne
  Agnès
  Paysages aléatoires
  Tous les jours sont des nuits
  Sept ans
  Au-delà du lac
  L'un l’autre

Peter Stamm est un écrivain suisse né en 1963.

L'un l’autre - Peter Stamm

Un texte énigmatique
Note :

   Titre original: Weit über das Land
   
   Un soir, comme tous les autres semble-il, Thomas, marié père de deux jeunes enfants, un travail sans histoire, retour de vacances en Espagne, va quitter sa famille, après le verre de vin du soir, son épouse étant montée pour coucher les enfants.
   
   Il s’en va comme pour une promenade de santé, mais sans savoir où il va ni pourquoi. Très vite, on a le sentiment (et lui aussi) qu’il ne veut pas être vu des voisins, donc qu’il n’a pas l’intention de revenir de suite.
   
   Passe la nuit dans une forêt, continue à se cacher le lendemain, commence à vivre de rapines… il est parti pour de bon, et ne voulant pas rejoindre un lieu ni une personne, on s’interroge sur ses motivations. Partir à l’aventure, lâcher prise, rechercher la solitude. Thomas veut traverser le lac de Zürich, car de l’autre côté, c’est plus calme, et on ne le connaîtra pas. Evitant les endroits peuplés, il passe pour un randonneur s’équipe adéquatement, s’enfonce dans la montagne…
   
   Astrid, sa femme, s’aperçoit à peine de son départ, les premières heures, puis se demande "Qu’est-ce qui aurait pu se passer ? La veille, il avait été comme d’habitude. Même pendant les vacances, elle n’avait rien remarqué de spécial, au contraire cela avait été deux semaines d’harmonie inhabituelle."
   

   Thomas "c’était quelqu’un de très équilibré, un individu moyen, comme il disait parfois"
   

   Bientôt, elle comprend que Thomas ne reviendra pas, "cela faisait un mois que Thomas avait disparu. Astrid se doutait depuis le début qu’il ne reviendrait pas" et en même temps, elle est sûre de le revoir un jour… c’est un peu le lot des personnes qui ont perdu un être cher (ou simplement proche).
   
   Les deux narrations d’Astrid et de Thomas, sont alternées, et on a l’impression qu’ils cheminent de concert. Elle, avec ses enfants qui posent des questions, des policiers qu’elle convainc de rechercher Thomas.
   
   Jusqu’à un moment particulier, à partir duquel Astrid doit accepter l’inéluctable et se réfugie dans le déni (mais d’autres lectures sont possibles).
   
   Un texte énigmatique, (comme c’est presque toujours le cas chez cet auteur) le style simple et précis, impose une ambiance sinon plusieurs, avec quelques descriptions prosaïques, mais assorties de sentiments particuliers de la part des protagonistes, (l’impression que l’espace se contracte ou se rétracte dan une pièce, dans un champ) impression que tout ceci n’est qu’un spectacle et qu’il joue un rôle (Thomas pendant sa cavale), et un ensemble, il faut le dire, déconcertant, qui donne à réfléchir…
    ↓

critique par Jehanne




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Abandon
Note :

   En deux mots
   Une famille zurichoise rentre de vacances. Tandis que la mère vaque aux occupations ménagères, le père décide de s’en aller. Une fugue qui va se transformer en quête existentielle, en réflexion sur le couple
   
   Où?
   Le récit est situé en Suisse, d’abord dans la région zurichoise puis le long d’une randonnée qui va jusqu’à la Muotathal, en passant par Winterthour, Lachen, Frauenfeld. Des vacances en Espagne et Barcelone y sont évoquées ainsi que des séjours en France, Irlandie, Italie et Allemagne.
   
   Quand?
   L’action se déroule de nos jours
   
   Ce que j’en pense

   Il faut se méfier des habitudes, des rituels du quotidien. Ce nouveau roman de l’un des plus brillants défricheurs de l’âme humaine, l’auteur Suisse alémanique Peter Stamm, vient en faire la brillante démonstration. Quand la vie semble aussi bien réglée qu’une montre helvète, il se peut fort bien qu’elle devienne oppressante. Au point de vouloir à tout prix changer les choses. Au retour de leurs vacances en Espagne, Thomas, Astrid et leurs enfants Ella et Konrad retrouvent leur pavillon de la banlieue zurichoise. Pendant que la nuit tombe, on prend un dernier verre autour de la table du jardin en lisant la presse dominicale. Astrid s’occupe de coucher les enfants puis de défaire les valises. Elle va lancer une première machine de linge, rejoindre quelques minutes son mari avant d’aller se coucher à son tour.
   À son réveil le lendemain matin, les deux verres sont encore sur la table, l’un est encore à moitié plein. Mais Thomas n’est plus là.
   En attendant son retour, on vaque au quotidien. Les enfants vont à l’école, Astrid va faire quelques longueurs à la piscine. Les heures s’écoulent jusqu’au moment où l’inquiétude commence à prendre le dessus, car Thomas ne donne plus de nouvelles.
   Le chef de famille a pris la clé des champs. Au lieu de rejoindre sa femme, il a ouvert le portail et cheminé dans les rues, sans autre but que de s’éloigner. Le lecteur va le suivre dans son errance au fil des jours. Une randonnée qui va le conduire"bien au-delà du pays", pour reprendre le titre original du livre "Weit über das Land".
   
   Car outre le côté introspectif pour l’un et l’autre – sans doute l’aspect essentiel du livre – la fugue de Thomas nous permet de découvrir une partie de la Suisse allant du canton de Zurich à celui du Tessin, en passant notamment par la Suisse centrale et notamment le canton de Schwytz. Outre les vaches et les croix en tout genre, le marcheur sera témoin de l’urbanisation croissante du pays. Il lui faudra aussi lutter avec une météo assez médiocre, la pluie et le froid venant le surprendre. C’est du reste en obligeant Thomas à se concentrer sur les aspects vitaux de son parcours – où passer la nuit ? Où trouver à manger ? Comment éviter les rencontres désagréables – que Peter Stamm pousse son lecteur à chercher par lui-même quelles peuvent être ses motivations profondes.
   Pour Astrid les choses sont à la fois plus simples et plus difficiles. Après quelques jours, elle est contrainte de signaler la disparation de son mari à la police, même si elle préférerait que cela ne se sache pas trop. Comme chaque personne adulte est libre de circuler dans le pays comme elle l’entend, il n’est du reste pas question de lancer une chasse à l’homme. Mais la consultation de son relevé bancaire peut livrer des indices. Du côté de Frauenfeld, il s’est équipé de tout le matériel nécessaire à la randonnée et a retiré de l’argent liquide. Astrid va en avoir confirmation en se rendant sur place, mais ne pourra cependant localiser son mari dont les traces vont se perdre. Avec ses enfants, elle va devoir apprendre à vivre avec l’absence. "Mais soudain elle sut que Thomas ne serait pas là non plus pour le dîner, et demain non plus. Cette idée lui coupa la respiration, il ne s’agissait pas d’inquiétude, elle était prise d’une peur qui la paralysait, comme si elle savait déjà ce qui allait arriver."
   La plume de Peter Stamm est d’abord descriptive, faite de choses vues, de notes prises sur le vif, elle retrace les emplois du temps mais ne porte jamais de jugement. Tout juste s’autorise-t-elle à rendre compte des interrogations, des hypothèses émises par l’un et l’autre. C’est ce style à la fois dépouillé et très précis qui donne toute sa force à cette quête. Après l’histoire de Gillian et Matthias dans "Tous les jours sont des nuits", voici une nouvelle version du thème de prédilection de l’auteur, cette relation particulière que forme les couples. Et contrairement à ce que l’on peut imaginer, l’amour y tient aussi cette fois, un rôle majeur.
   
   Extrait
   "Thomas se leva et s’engagea sur le petit chemin de gravier qui longeait la maison. Arrivé à l’angle du mur, il hésita un instant avant de se diriger vers le portail du jardin avec un sourire étonné qu’il percevait plus qu’il ne le ressentait. Il souleva le portail en l’ouvrant pour qu’il ne grince pas, comme il le faisait adolescent, quand il rentrait tard d’une fête et ne voulait pas réveiller ses parents. Il avait beau être parfaitement sobre, il avait l’impression d’avancer comme un homme ivre, lentement, vérifiant bien à chaque fois où il posait le pied. Il descendit la rue, passa devant les maisons des voisins qui lui paraissaient de moins en moins familières à mesure qu’il s’éloignait." (p. 14)

critique par Le collectionneur de livres




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