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Vie de ma voisine de Geneviève Brisac

Geneviève Brisac
  V.W. (Le mélange des genres)
  Week-end de chasse à la mère
  Pour qui vous prenez-vous ?
  Dans les yeux des autres
  Vie de ma voisine

Geneviève Brisac est une écrivaine et éditrice française née en 1951 à Paris.
Elle a reçu le prix Femina en 1996 pour son roman "Week-end de chasse à la mère".


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Vie de ma voisine - Geneviève Brisac

Une grande leçon de vie et d’amour
Note :

   Geneviève Alice Angeline Brisac née à Paris le 18 en 1951, est écrivaine et éditrice. Son adolescence est marquée par une longue période d'anorexie qu'elle décrit dans un livre autobiographique intitulé "Petite", sorti en 1994 Elle reçoit le prix Femina en 1996 pour son roman "Week-end de chasse à la mère". Elle collabore longtemps au Monde des livres et intervient régulièrement sur France Culture.
   
   "Les études c'est le plus important. La révolution, ce serait que tout le monde accède enfin à la connaissance et au vaste monde. la révolution ce serait que les filles ne soient plus prisonnières, à la merci de leurs grossesses, les bras chargés de seaux, dos cassés par les maternités, hanches brisées par les travaux domestiques."
   

   Devant l’ascenseur alors qu’elle vient d’emménager, la narratrice rencontre une voisine, Jenny. Au cours de leurs différentes rencontres la narratrice va prendre des notes où elle réinvente le plus loyalement possible la vie de Jenny.
   
   Ses deux parents étaient juifs, polonais et athées. Nuchim son père, a fui la Pologne, il débarque en France en 1920, obtient des papiers et un travail, il fait venir Rivka la femme de sa vie. Cinq ans après naît Eugénie dite Jenny. Ses deux parents travaillent à la chocolaterie Meunier, puis tiennent un stand de chaussettes sur le marché. En 1928 naît Maurice.
   
   Rivka, travailleuse infatigable, est une militante, qui veut vivre libre, qui souhaite que le monde s’ouvre pour sa fille. Elle croit à l’intelligence humaine, à l’éducation, elle lutte contre la barbarie et l’obscurantisme.
   
   Nuchim, humaniste indestructible, intellectuel révolutionnaire, raconte le monde à sa fille. 1934, jenny a 9 ans, sa première manifestation derrière des drapeaux rouges pour défendre la république. En 1936, elle accompagne son père devant les usines en grève, la fraternité, la solidarité, la chaleur humaine.
   Les nuages noirs s’accumulent, le pacte germano-soviétique, la défaite, l’armistice, les premières mesures anti-juives, les rafles, les déportations, l’étoile jaune, on frappe à la porte…
   
   Portrait d’une petite fille qui admire ses parents. Portrait d’une femme libre, éternelle militante qui aurait voulu être archéologue, qui aurait pu être une mathématicienne de génie, au lieu de quoi elle va consacrer sa vie à apprendre à lire à des enfants, car les livres sont les meilleures armes de la liberté. Leur apprendre à être curieux, courageux et respectueux des autres. Evocation de Monique l’amie de toujours, connue à l’école élémentaire, en 80 ans elles se sont parfois perdues de vue, chaque fois ce fut douloureux, mais elles ont fait toute la route ensemble.
   
   Une grande leçon de vie et d’amour. Une émotion ressentie à chaque page. Je ne suis pas prêt d’oublier Eugénie, Jenny, Nini, Ni, qui a l’impression que les diminutifs de son prénom sont comme un auto-effacement, une combattante qui tout au long de sa vie a protégé sa liberté de penser. Un récit qui fait œuvre de témoignage porté par une écriture simple sobre et sensible et authentique.
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critique par Yves Montmartin




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Une femme dont la droiture ne se dément pas
Note :

   "Ma mère sait l'ordre des saisons, elle n'a rien oublié des savoirs des femmes du shtetl de Blendow.
   On n'achète jamais rien hors saison, dit Jenny, songeuse. Rivka prépare des conserves, les cornichons à la russe, la sauce tomate pour toute l'année, elle sait comment garder des œufs frais pendant des mois en les enfouissant dans de la gélatine. Une gélatine spéciale, qui me fait penser à celle qui conserve les images du passé, la gélatine lumineuse des mots qui nous permet d'inventer et de répéter les histoires. Cette merveilleuse gelée transparente dans laquelle l'écrivain capture les êtres et les rend éternels. Un acte d'amour généreux, particulier. Peu de gens le comprennent. Mais qu'est devenue cette gélatine ?".
   

   Premier coup de cœur en cette année 2017 pour ce texte qui est plus un récit qu'un roman. Geneviève Brisac vient d'emménager dans un nouvel appartement quand elle est abordée timidement par une vieille voisine qui l'a reconnue et voudrait lui parler de Charlotte Delbo, qu'elle a bien connue.
   
   En fait, de Charlotte Delbo, il n'est quasiment pas question dans ce livre, sauf dans les dernières pages, mais la vie de Jenny est tout aussi particulière et un lien fort va se nouer entre les deux femmes. La plupart du temps, ce sont les mots de Jenny qui sont repris par l'auteure. Elles vont se voir souvent et c'est au cours de ces rencontres que Jenny va remonter ses souvenirs, étayés par toutes sortes de documents, y compris le mot plié en quatre, jeté d'un train par son père. Mot qu'elle mettra de côté quarante ans, avant de pouvoir le lire.
   
   Eugénie, dite Jenny est née en France, en 1925, de parents polonais juifs, membre du Bund (organisation juive marxiste). Ils sont arrivés juste un an avant. Jenny raconte la vie de ses parents, ils sont très pauvres, habitent un logement minuscule, travaillent dur. Les années 30, le militantisme, l'espoir d'une vie meilleure, c'est une période heureuse malgré la dureté du quotidien. Rivak ne veut pas continuer à travailler à l'usine et le couple arrive à acquérir un petit commerce. Ils vendent des chaussettes sur les marchés.
   
   Puis c'est la montée des périls, la déclaration de guerre et les mesures anti-juives que l'on sait. J'ai lu un certain nombre de récits sur cette période, mais toujours je suis surprise lorsque j'en lis un nouveau. Les parcours personnels sont tellement différents et incroyables pour certains que je me rends compte que finalement, tout était possible en cette période et que la chance était un facteur important dans la survie.
   
   Jenny raconte en détail le processus d'exclusion, la peur qui s'installe et pour finir l'arrestation dans une rafle. Et là, ses parents prendront une décision qui lui sauvera la vie ainsi que celle de son petit frère. Les enfants sont de nationalité française, ils peuvent donc être libérés. Le portrait que Jenny fait de sa mère, Rivka, montre une femme forte, intelligente, déterminée et éprise de liberté "Rivka , qui a appris à sa fille à ne pas croire au Père Noël, ni à la petite souris, ni à Dieu ni à Diable, mais seulement à l'amour, à la lutte et à la liberté, lui apprend en deux heures à être une femme libre, une femme indépendante".
   
   C'est un livre bouleversant, la vie d'une femme dont la droiture ne se dément pas, toujours en recherche et ouverte aux autres. A la fin de la guerre, elle espère longtemps le retour de ses parents, en vain. Elle a une vision novatrice de son métier d'institutrice, adhère au parti communiste, mais n'y reste pas longtemps, ses engagements seront autres. Il y a aussi la présence précieuse de son amie Monique, toujours là quand il le faut et qui ne l'a jamais abandonnée.
   
   Une histoire qui se lit d'un trait et que l'on referme à la fois admirative et le cœur serré.
   
   "Je regarde la vitrine. Une dame bien, une dame du quartier me regarde, elle crache par terre.
   La mémoire procède par flashes. Le printemps 1944, pour moi, c'est ce crachat".

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critique par Aifelle




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Un humanisme indestructible
Note :

   Si la romancière n’avait pas emménagé dans un nouvel appartement, aurait-elle croisé Jenny ? Possible. Le destin est parfois singulier.
   
   La vieille dame va l’aborder timidement. Charlotte Delbo : la romancière en a parlé et Jenny était son amie.
   
   Charlotte Delbo, elles vont en parler des heures durant.
   
   Et en hiver, un petit papier plié en quatre qui évoque la mort de ceux qu’on aimait glissé dans une enveloppe. Jenny est prête à raconter ses morts.
   
   Eugenie, dite Nini commence: sa mère Ruvka qui quitte son village de Pologne afin de goûter à la liberté. Elle veut vivre comme elle l’entend.
   
   Elle va adhérer au Bund, l’Union des travailleurs juifs de Lituanie, Pologne et Russie. Espoir de voir naître une nouvelle société.
   
   En 1924, elle rejoint Nuchim Plocki en France. Un bébé est annoncé. Ils se marient. Ce sera Jenny qui est considérée par ce nouveau pays comme française.
   
   Ils ne vivent pas dans le grand luxe. Tous deux travaillent à l’usine Menier la chocolaterie mais Ruvka n’aime pas cela et persuade Nuchim d’entreprendre autre chose. Ils deviennent commerçants et vendent des chaussettes sur le marché à Aubervilliers.
   
   Ensuite, ce sera un nouvel appartement à Vincennes. Une partie de leur famille les rejoint et va vivre dans la même rue.
   
   C’est dans le bois tout proche que Nuchim emmène sa petite fille. Ils discutent longuement. C’est avec lui qu’elle fera partie de toutes les manifestations socialistes. Jamais il ne parle de ce frère qui croyait en un autre avenir et qui fut assassiné en Russie. Russie où beaucoup d’autres événements tragiques se déroulent.
   
   Une petite vie bien tranquille, l’arrivée d’un petit frère, Monique sa meilleure amie, elles sont inséparables. La vie est belle jusqu’au jour où l’on décrète que les Juifs sont indésirables : premier octobre 1940 peu après la défaite, avis signé par Pétain à Vichy.
   
   Sur le stand de ses parents, au marché, il est indiqué qu’ils sont juifs, les gens n’achètent plus et un gérant est nommé pour gérer ce commerce.
   
   Jenny ne portera jamais l’étoile juive sur ses vêtements, elle la coudra sur son écharpe. Monique reste malgré tout son amie.
   
   Tout devient de plus en plus sombre. Son père a dû trouver un autre travail.
   
   Et le 16 juillet 1942, date cerclée de honte dans l’histoire, rafle des juifs dans Paris. La famille de Jenny est emmenée dans une villa et là un commissaire déclare que tous les enfants de nationalité française peuvent rester. Les parents de Jenny vont prendre la décision qui leur brisera sûrement le cœur à jamais. Ils décident que les enfants ne partiront pas avec eux. Rivka donne toutes ses recommandations à la jeune fille de 14 ans. Elle doit payer le loyer, s’occuper de son frère… etc Vite très vite, car les instants sont comptés. Ils seront les seuls enfants survivants.
   
   Jenny ne reverra jamais ses parents. Dans le wagon qui l’emmène son père écrit sur un petit bout de papier qu’il jette à l’extérieur. Le billet arrivera longtemps après chez Jenny mais elle mettra quarante ans à avoir le courage de le faire traduire. Mais quel magnifique message d’un père à ses enfants !
   
   Je ne continue pas à vous décrire la vie de Jenny; C’est à vous de la découvrir..
   
   Entre Jenny et la romancière se tissent des liens et le récit est entrecoupé par un voyage en bus pour retrouver la maison d’enfance de Jenny, des conseils de jardinerie, assister à la représentation d’Aida au théâtre, promenades…
   
   Personne ne sait ce qu’est devenue Rivka mais elle peut être fière d’avoir insufflé cette envie de vivre à sa fille. Liberté, c’est ce qu’elle lui a dit dans ses dernières recommandations.
   
   "Rivka qui à appris à sa fille à ne pas croire au Père Noël, ni à la petite souris, ni à Dieu ni au diable, mais seulement à l’amour, à la lutte et à la liberté, lui apprend en deux heures à être une femme libre, une femme indépendante."
   
   Vous aurez compris que pour ma part, ce livre est un vrai coup de cœur et qui est écrit avec le cœur. Lire c’est essentiel, apprendre encore et encore. Cela vous ouvre des portes insoupçonnables.
   
   C’est une véritable leçon d’humanité à travers le récit de Jenny. Faites partie de ceux qui comprennent, tendez la main. Peu importe si vous ne recevez rien en retour mais tendez là.
   
   Lire c’est essentiel, apprendre encore et encore. Cela vous ouvre des portes insoupçonnables.
   
   Liberté et lire commencent par la même syllabe.
   
   "Il lui transmet son humanisme indestructible. Il a toujours été socialiste. Toute sa vie. Un militant ouvrier. Un intellectuel révolutionnaire. Un homme qui n’avait peur de rien, ayant déjà tout vu."

critique par Winnie




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