Lecture / Ecriture
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Aurais-je été résistant ou bourreau ? de Pierre Bayard

Pierre Bayard
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  Aurais-je été résistant ou bourreau ?

Pierre Bayard est un universitaire et psychanalyste français né en 1954.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Aurais-je été résistant ou bourreau ? - Pierre Bayard

Si j'étais né en 1922...
Note :

   Pierre Bayard tente de cerner ce qui fait les héros. Ou les bourreaux, à l'instar de l'horrible 101ème bataillon allemand de l'Ordnungspolizei qui interroge les férocités potentielles d'hommes ordinaires. À cette fin, il imagine être à la place de son père dans les circonstances qui ont précédé la seconde guerre et, s'appuyant sur ce qu'il présume connaître d'eux deux, dans l'ignorance de sa propre personnalité potentielle – ce que les freudiens appellent l'inconscient – il essaie d'en déduire un comportement plausible face au régime de Vichy et à l'occupation allemande, qui serait soit la résignation soit une bifurcation vers la résistance ou l'étranger pour mener la lutte. On comprend immédiatement les réserves qu'il convient d'appliquer à ce schéma, bien que l'expérience de pensée tienne la route et que les déductions émises par l'auteur me paraissent résister solidement aux objections formulées à l'encontre de la méthode. L'essai est clair, méthodique et documenté.
   
   Il s'agit du travail d'un psychanalyste et par conséquent il peut s'avérer ennuyeux d'être confronté aux sempiternelles notions d'inconscient, de cette force nucléique sacrée, cœur mystérieux et insondable de l'être humain qui, au bout d'un parcours conduit de manière rationnelle, demeure intact à la fin de la démonstration. Tout cela pour en arriver là, diront certains. Et quand l'auteur, au terme de la préface, prévient : "...il n'est pas impossible de considérer que ce livre, consacré à essayer de capter la force qui se trouve en chacun et ne se développe que chez quelques-uns, est un livre sur Dieu.", d'aucuns diront qu'avec Dieu, on explique tout et on n'explique rien. Ceci dit, il serait dommage de manquer la très bonne enquête de Pierre Bayard, qui certes, n'a pas omis, sagement, d'assurer ses arrières en indiquant le ciel.
   
   "Aurai-je été résistant ou bourreau ?" parcourt, dans le cadre historique étroit de la Seconde Guerre mondiale (plus brièvement au Cambodge et en Bosnie en troisième partie), une série d'individus qui ont fait preuve de comportements résistants hors du commun. Parmi eux, André et Martha Trocmé (les Justes)[1], Hans et Sophie Scholl (La Rose Blanche)[2], Sousa Mendes[3], Milena Jesenska[4]. Il ressort que, chez la plupart de ces gens, l'engagement ne fut pas le résultat d'un choix conscient, sinon considéré a posteriori.
   Ces personnes ont réalisé des actions courageuses dont la nature et les motivations sont différentes, de sorte que leur analyse permet d'émettre plusieurs d'hypothèses pour comprendre les actes de bravoure ou leur défaut chez la majorité des gens. Bref aperçu :
   
   - La peur est évidemment primordiale dans l'inaction, peur d'être puni, maltraité, tué, de léser ou perdre des êtres chers, des acquis, une carrière, un confort : "... je trouve que les travaux consacrés à l'engagement ne prennent pas suffisamment en compte cette dimension de la peur, pourtant évidente, dissuadant la plupart des personnes de bonne volonté de s'engager, [...] même quand elles sont en complet désaccord [...]" écrit Pierre Bayard.
   - Le conformisme de groupe (je précise ceci plus loin, avec les travaux de S. Asch).
   - La capacité d'empathie (études de Daniel Batson) : avoir des points communs avec des gens, se reconnaître en eux.
   - L'idée de ne pas être seul, d'agir en accord avec d'autres, implicitement ou non. Se greffe ici une sorte de miroir intérieur dans le cas de Romain Gary, qui, outre les désaccords idéologiques et l'exaltation, était "prisonnier de l'idée que sa mère se faisait de la France" (et de son fils), ce qui joua un rôle dans son engagement.
   - La faculté de s'extraire des cadres existants dont le rejet autorise une forme de création. Bayard cite Milena Jesenska prisonnière d'un camp, qui, pour sauver Margarete[4], demanda audience à l'homme de la Gestapo afin de faire l'apologie de son amie et en échange de sa libération, révéler au chef ce qui se passait à l'infirmerie de la prison, où les détenus étaient exécutés et dépouillés de leurs biens. Contre toute attente, il acquiesça.
   - Enfin la foi religieuse, bien entendu, est un élément évident qui permet d'outrepasser les tiédeurs de la raison ou de la crainte.
   
   Parmi les références scientifiques de Bayard, deux tests ont attiré mon attention. La fameuse expérience de Stanley Milgram est inévitable dans le contexte de l'essai : jusqu'où la soumission à l'autorité autorise-t-elle à torturer quelqu'un ? On sait qu'au terme de l'expérience, un très faible pourcentage d'individus, refusant de se soumettre, s'opposent radicalement à faire souffrir au risque de provoquer la mort. Moins connu est le travail de Solomon Asch qui tente de cerner expérimentalement le conformisme de groupe. On questionne un groupe d'étudiants parmi lesquels un seul est le sujet ciblé, les autres étant complices de l'expérimentateur. On leur présente une ligne verticale et trois autres de longueurs différentes, une seule étant identique à la première. Le sujet ciblé est interrogé en dernier. On remarque que si les autres donnent une mauvaise réponse, il a tendance à leur emboîter le pas alors qu'il y a évidence visuelle. Il prétextera a posteriori une mauvaise vue.
   
   Au terme de ces deux expériences, il apparaît que le sujet se dédouane de la responsabilité de ses décisions sur un élément extérieur à sa volonté.
   
   Pierre Bayard ne se donne pas un rôle avantageux dans la trajectoire imaginée, il se range du côté de ceux qui firent la majorité, vous et moi sans doute (à moins que vous ne disposiez de la personnalité potentielle du brave, du héros ou du Juste, mais vous n'en savez rien, ni moi). Malgré cela, ou peut-être par cela justement – un regard réfléchi et cohérent – son propos narratif ne manque jamais de clairvoyance.
   
   Dès le début de la démonstration du psychanalyste, j'ai perçu un élément évident que l'auteur finit par aborder à la fin de la trajectoire : la rencontre amoureuse. Celle-ci peut à tout moment bousculer idéologie, indignation, sagesse et tout pronostic. Cette jeune fille, on la voit jolie, qui fréquente la même bibliothèque que le double de Bayard, passionnée de Kafka, n'a-t-elle pas le pouvoir de retenir au pays ou d'exalter les plus aventureux voyages ? Mais nous entrons dans la littérature.
   
   En conclusion, des mots de François Azouvi (Philosophie Magazine) : "La fécondité de l’hypothèse d’une dialectique entre personnalité potentielle et personnalité réelle, entre identité-ipse et identité-idem, et le recours à la narration pour figurer cette dialectique, ne peuvent pas dissimuler ce qu’a d’impalpable le moment où tout bascule. Pierre Bayard le sait comme quiconque."
   

   [1] "Le sang des innocents", Philip Hallie, Stock, 1980
   [2]"La Rose Blanche. Six Allemands contre le nazisme", Inge Scholl [sœur de Hans et Sophie], Éditions de Minuit, 2008
   [3]"Le Juste de Bordeaux", José-Alain Fralon, Mollat, 1998
   [4]"Milena", Margarete Buber-Neumann, Le Seuil, 1986

critique par Christw




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