Lecture / Ecriture
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Le camp des autres de Thomas Vinau

Thomas Vinau
  Ici ça va
  La part des nuages
  Nos cheveux blanchiront avec nos yeux
  Bleu de travail
  Le camp des autres

Thomas Vinau est un auteur français, né en 1978 à Toulouse.

Le camp des autres - Thomas Vinau

Les hommes libres
Note :

   Rentrée littéraire 2017
   
   "Ils ont continué à parler à l'aplomb cru du soleil de mai. Ils ont continué à jongler leurs méfiances, leurs silences, leurs regards, sans jamais être certains de savoir s'ils jouaient finalement dans la même équipe ou l'un contre l'autre. Jean-le-Blanc a respecté les distances de sécurité le temps qu'il fallait pour que l'enfant se rende compte qu'ils étaient déjà ensemble à parler la même langue. Mais rien ne put et ne pourrait jamais faire disparaître les deux pas de recul au fond des yeux de Gaspard, cet arrière-goût dans la bouche, cette manière particulière de poser son corps sans être jamais vraiment en sûreté. Une attitude que l'homme partageait avec l'enfant tout comme le bâtard, tout comme le furet, tout comme chaque être qui a eu un jour à tremper sa langue dans la cruauté des autres".
   

   Première lecture de la rentrée littéraire et coup de cœur. Dès les premières lignes, je me suis glissée à nouveau avec bonheur dans la prose de l'auteur, toujours aussi sensible et écorchée vive. Le début frappe fort avec la course éperdue de Gaspard, gamin qui fuit la violence du père. On devine que le bâtard blessé qui accompagne l'enfant a dû le défendre et se prendre des coups.
   
   L'urgence est de mettre de la distance entre les fuyards et ceux qui les ont sûrement pris en chasse. L'enfant s'enfonce dans la forêt, à la fois hostile et protectrice. On sent qu'il la connaît bien et sait y trouver ressources et refuge, mais la solitude du petit et la misère de sa situation fend le cœur. L'histoire se déploie quand il tombe sur la cabane bien cachée de Jean-le-Blanc, un marginal qui a choisi de vivre à l'écart des hommes.
   
   Gaspard va pouvoir baisser un peu les défenses, d'abord avec précaution, il n'a jamais été traité avec bienveillance. Chez Jean-le-Blanc, il va faire la connaissance d'une étrange bande d'individus, surnommés "la caravane à Pépère" au début du XXe siècle. Ses yeux vont s'ouvrir sur le monde qui l'entoure, peu recommandable aux yeux des bourgeois, mais digne et fier à sa manière. La belle Sarah va le prendre sous son aile et lui éviter les plus gros écueils.
   
   Dans ce roman, l'art de l'auteur est de nous parler des gueux et des exclus de toutes les époques à travers le périple de Gaspard. Le livre se clôt sur l'apparition des fameuses Brigades du Tigre, mises en place par Clémenceau pour "nettoyer" les campagnes de ses brigands de toute sorte, y compris les rebelles à l'ordre établi.
   
   J'ai été happée dès le début par l'écriture toujours aussi poétique de l'auteur et en même temps bien ancrée dans le réel. La forêt est un personnage à part entière, elle vit, elle bruisse, elle frémit et la lectrice avec.
   
   "Ne te laisse jamais enfermer petit. Si quelqu'un par un beau jour te dit que tu ne vaux rien dis-toi qu'il te veut à son service et quand tu le croiras tu seras son esclave. Tu sais ce que nous avons tous en commun ? Nous sommes des fuyards debout. C'est le Non qui nous tient. Ne renonce jamais à refuser. Et dis-toi que personne n'est mauvais par nature, c'est du foin de vache à salon. Tu sais pourquoi Sarah est belle ? Parce qu'elle est libre. Et sais-tu pourquoi elle est libre ? Parce qu'elle a tranché la gorge de celui qui lui avait coupé les ailes. Ni plus ni moins. Sinon elle serait déjà morte, laminée par des moins que bête, à se panser le cœur d'opium au fin fond d'un bordel".
   

   Un coup de cœur vous dis-je !
    ↓

critique par Aifelle




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Divergence de vue
Note :

   Quand on ouvre le roman de Thomas Vinau, "Le camp des autres", l’incipit suscite immédiatement une image forte et nous met aux aguets : "Le givre fait gueuler la lumière." On s'attendait à un roman, on lit un poème ?
    Ce qui saisit d’abord, donc, c’est le style, rocailleux, comme des pierres roulant sur le lit d’un torrent, un style à fleur de peau et de nature, aisé et pourtant très travaillé. Et l’on se laisse envahir par des images toujours surprenantes dont les métaphores empruntent au domaine réaliste pour créer la poésie :
   "Lorsqu’il lève la tête, dos relâché contre le tronc pour reprendre son souffle, les immenses conifères taillent l’azur en pointes d’arbalètes noires. Leurs silhouettes solides bien plantées dans le gras blanc du ciel."
   
   "Dans le ventre sauvage d’un forêt la nuit est un bordel sans nom. Une bataille veloutée, un vacarme qui n’en finit pas. Un capharnaüm de résine et de viande, de sang et de sexe, de terre et de mandibules. Là-haut la lune veille sur tout ça. Sa lumière morte ne perce pas partout mais donne aux yeux qui chassent des éclairs argentés."
   

   Et il y a cette définition de la forêt qui explique le titre :
   "Elle est alors devenue le refuge de ceux qui se refusaient à l'homme et de tous ceux que l'homme refusait : Elle est l'autre camp. Le camp des autres."
   

   On se dit que l’on entre dans un univers littéraire pas comme les autres et l’on éprouve de la curiosité, de l’empathie pour ce petit garçon, Gaspard maltraité par son père qu’il a tué dans un geste d’autodéfense, obligé de partir pour ne plus jamais y revenir. L’enfant fuit avec son chien blessé. La forêt ne l’épargne pas, à la fois accueillante pour ceux qui cherchent un refuge mais inhospitalière et dangereuse pour les êtres faibles. Il devra la vie à un homme Jean-le-blanc, personnage assez étonnant, braconnier, sorcier-guérisseur, qui connaît tous les plantes mais aussi les pièges de la forêt et va les apprendre à l’enfant.
   
   Toute cette première partie du roman et la poésie qui en découle m’ont beaucoup plu mais j’ai moins aimé le départ de Gaspard avec les gitans, une bande de détrousseurs appelée la Caravane à Pépère dirigée par Capello. Celle-ci a bien existé au début du XX siècle, défrayant la chronique, volant aux étals des marchés, pillant les fermes, et traquée par les bataillons du Tigre de Clémenceau.
   
   Si j’avais lu la quatrième de couverture et les interviews de Thomas Vinau avant de lire le livre, j’aurais su que là était justement le véritable sujet du roman, une histoire "qui grimpait en nœuds de ronces dans son (mon) ventre", qu’il gardait près de lui depuis longtemps : "alors j’ai voulu écrire la ruade, le refus, le recours à la forêt".
   
    A travers cette bande de misérables, Thomas Vinau écrit la révolte contre les nantis, les bourgeois, il décrit les marginaux semblables aux oiseaux sauvages de Jean Richepin. Il les décrit, ivres d’air pur, face aux jeunes "oies édifiantes" de la Basse-cour, il décrit l’insolence des "gueux", leur soif de liberté. Chaque portrait des membres de la troupe est d'ailleurs réussi, haut en couleur, hors du commun.
   
   Alors pourquoi ai-je moins aimé cette deuxième partie ?
   
   J’ai eu l’impression que l’écrivain m’arrachait aux personnages que j’aimais et à cette vie en pleine forêt, à cet apprentissage de la nature qui réunissait Gaspard et Jean-le-blanc. En partant avec la Caravane, c’est le vol que l’enfant va apprendre, le refus du conformisme aussi, certes, et l’amour de la liberté, mais cela il y avait déjà goûté avec Jean-le-blanc et d'une toute autre manière par l’intermédiaire de la nature.
   
   En fait, je suis tombée dans une autre histoire ! La seconde n’était pas la suite de la première, c’est autre chose même si Vinau dit les avoir reliées.
   
   J'ajouterai que malgré cette image idéalisée du pauvre, du voleur révolté, développée dans ce livre, je n'ai pas pu oublier que ces bandes qui terrorisaient la population au début du XX siècle ne s'attaquaient pas aux nantis, égoïstes, dominateurs et exploiteurs, mais souvent à des gens qui n'étaient pas beaucoup plus riches qu'eux, paysans dans leurs fermes ou sur les marchés qui allaient vendre les produits d'un travail long et pénible. A la différence des Communards dont Victor Hugo prendra la défense, ils n'ont pas d'idéologie politique, ils n'essaient pas de changer la société ni même d'aider les autres. Ils achètent leur liberté aux dépens de ceux qui travaillent, même s'ils ont des règles d'honneur comme l'écrivain prend soin de nous le montrer. Donc je n'ai pas pu être en empathie avec eux ni adhérer à leur mode de vie.

critique par Claudialucia




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