Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

L'Animal et son biographe de Stéphanie Hochet

Stéphanie Hochet
  Combat de l’amour et de la faim
  Sang d'encre
  Un roman anglais
  L'Animal et son biographe

Stéphanie Hochet est une écrivaine française née à Paris en 1975.

L'Animal et son biographe - Stéphanie Hochet

Misery
Note :

   Ce livre est passé avec la violence d’un rêve.
   J’en sors en me demandant ce qui vient d’arriver. Je l’ai fini hier soir. J’ai laissé passer la nuit pour voir si son étrangeté me poursuivait encore au matin, comme le souvenir d’une ivresse. Et j’en garde ce sentiment un peu singulier, cet arrière-goût de songe qui vous a porté loin.
   
   Cet ouvrage, je l’ai pris comme toujours sur un élan, ne respectant scrupuleusement pas l’ordre des lectures que je me suis imposé. Je connais et j’apprécie Stéphanie Hochet et son œuvre depuis "Un Roman anglais" et "Eloge du chat". La première fois que nos chemins se croisèrent, nous avions parlé des peintures rupestres de Lascaux ou de la grotte Chauvet, dont le musée venait d’ouvrir. La présence de l’animal, sa puissance d'évocation sur les parois nous impressionnait tous deux. Et j’ai retrouvé l’écho de cette fascination dans son nouveau roman, "L’Animal et son biographe", sorti chez Rivages, jusque dans sa saisissante couverture.
   
   Cela commence dans une veine, classique et réaliste. Dans l’univers de ces salons littéraires et de ces conférences improbables en province auxquelles un auteur est tenu de se rendre pour faire connaître un peu son œuvre. L’ironie de la narratrice est réjouissante, puisqu’elle se confronte au peuple des campings, assez peu enclin à une causerie autour de son travail. Des bidochons entassés entre eux dans l’intimité discutable de leur toiles de tente. Elle est accueillie par un libraire soixante huitard et investi dans sa mission. Le contexte est banal. On partage le quotidien de l’auteure, sur le point de se présenter à un public clairsemé de lecteurs incongrus. Ici la rencontre se passe mal, suite à des questions véhémentes. L'écrivain ne s’y arrête pas plus que ça. Elle écoute distraitement le libraire parler avec méfiance de ses élus locaux et d’une nébuleuse "organisation". Mais un matin, elle se réveille dans une demeure isolée et inconnue. Sans rien pour communiquer à l’extérieur. Elle ne peut plus s’échapper et se voit contrainte à un curieux projet d’écriture, par le maire de la ville.
   
   J’ai songé à bien des choses au début du roman. On débarque dans un livre avec tous nos bagages, nos certitudes et notre suffisance. Je me suis dit "ah tiens, voilà encore un écrivain qui se raconte". Je me suis amusé du tableau sans concessions de cette profession. C’était réjouissant, c’était ironique et plein d'esprit. Je ressemblais aux parisiens qui débarquent à la campagne, si pétris d'eux-mêmes, un peu comme l'héroïne. Et puis, imperceptiblement le ton change. On entre dans l’extraordinaire et la réalité bascule. Dans la solitude du château de la Belle et la bête, dans une atmosphère étrange à la Edgar Allan Poe, dans le malaise des films de David Lynch. Comme dans un rêve qui a commencé normalement et qui doucement tourne mal, et remet en cause toutes nos belles certitudes. Un long dérèglement des sens que l’on n’a pas vu venir.
   
   On est ramené à la terre, à l’incarnation, à la mortalité, à l'animalité, à une mythologie tangible qui n’a plus rien d’une vue de l’esprit. Parfois les fantasmes s’animent. Et on entre dans un tourbillon de sensations, un vertige. Ce glissement s'accélère à la première tentative d’évasion avortée de l’héroïne. Elle devient prisonnière du labyrinthe qu’est devenue sa réalité. C'est inquiétant. C'est envoûtant.
   
   Bientôt, elle perd le souvenir d’elle-même. Le maire de la petite ville prend des dimensions extraordinaires. Son projet également. On est plongés dans une ambiance de société secrète ou de secte. On colle à l'état d'esprit de la narratrice (ce monologue intérieur qui est le point de vue privilégié de Stéphanie Hochet). On s'interroge sans cesse avec elle. On est désarçonné. On se fait à cette ambiance et à ses mystères. La captive finit par obéir à ses geôliers. D’abord contrainte. Elle se découvre à leurs côtés des élans insoupçonnés. Elle s'approche de la sauvagerie pour aborder l’impressionnant écrit qui va l’absorber toute entière. Raconter et ressusciter un mythe, celui de l’Auroch, animal préhistorique prodigieux. Peu à peu, cela devient sa raison d’être. Et on partage son obsession.
   
   Il y a de la volupté à se laisser prendre dans l’univers haletant de ce roman. On ne le lâche pas. Stéphanie Hochet distille un suspense diffus, constant et oppressant, dans sa langue élégante habituelle, mais avec l’efficacité d’un Stephen King. On fait corps, littéralement avec son héroïne. On partage chacune de ses craintes, chacun de ses souffles, et tout de sa réalité qui, peu à peu capitule devant la curiosité de son nouveau destin. Devant la force de la nature et de l'instinct.
   
   Cela commence par petites touches, des nuances de bizarres qui font dérailler le présent. Les touristes, les personnages qui l’entourent, la taxidermie, les chasseurs, les petites villes de province qui ressemblent parfois à des bulles hors du temps. On ne soupçonne d’abord absolument pas les proportions dantesques que tout cela va prendre. Et c’est cet art de la suggestion, ce malaise d’abord homéopathique, cette inquiétude sourde, ironique, d'abord anodine et presque rieuse, qui nous attache d’emblée à cet univers que se métamorphose sous nos yeux.
   
   Nous vivons au fond tous dans la même illusion : "il ne nous arrivera rien de grave et nous connaissons le monde".
   
   Mais parfois, tout peut encore se brouiller. Tout peut basculer. Et l'inconcevable (la violence ou la folie) qui fait irruption dans la banalité, la menace qui vient bouleverser une apparente invulnérabilité, tout cela interpelle fort. On retient ces belles scènes de chasses, ces hôtes qui, jamais ne livrent leur secret, ce musée étrange... Cette séquestration et cette domination que l'on finit par accepter. On se souvient en lisant que nous sommes reliés puissamment à la nature, aux animaux et à l’éternité. Que nous sommes mortels. Et que nous pouvons être facilement dépossédés de tout ce qui constitue notre ordinaire. Jusqu'à un final absolument estomaquant, viscéral, qui vous laisse sidéré. Une sidération qui demeure bien après le dernier mot.
   
   Ce livre est un cataclysme feutré. Un huis clos extraordinaire. Un suspense d'une incroyable maîtrise. L’odyssée d’un cynisme un peu désabusé vers l'indicible, une démence sourde qui dévie les repères. Et tout change, notre indifférence au monde, nos préjugés, tout est sujet à caution. Il suffit d’un égarement pour ne jamais se retrouver, d'un gourou suffisamment convaincant pour nous déboussoler.
   
   Mais se perdre dans ces pages, se laisser envahir par ce réenchantement paradoxal, offre une parenthèse aussi belle qu’inattendue.
   Comme quand on se trompe d’itinéraire et que, peu à peu, on recouvre le sens, la menace et l’émerveillement mêlés de l’inconnu.

critique par Nicolas Houguet




* * *