Lecture / Ecriture
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Quelques grammes de silence de Erling Kagge

Erling Kagge
  Quelques grammes de silence

Quelques grammes de silence - Erling Kagge

Savoir être son île déserte
Note :

   "Clé de contact tournée, le moteur s'est tu, le coffre claqué et les appareils photo en bandoulière – sait-on jamais, qu'un pic épeiche ou un rare gorgebleue à miroir prenne la pose au détour du sentier – nous marchons vers la réserve enclavée dans une sorte de cuvette, à l'abri du vent. Plus un bruit. Sinon les insectes, un froissement d'ailes et à intervalles, une grenouille: nous nous arrêtons soudain, étonnés, cois. L'instant dure et se palpe : quelques grammes de silence que nous tenons, béats.
   
   Le souvenir d'un tel moment, bien d'autres aussi "où le monde disparaît comme on se fond en lui" (Heidegger) – m'ont amené à choisir ce petit livre de l'explorateur norvégien Erling Kagge.
   "Quelques grammes de silence" pose trois questions : qu'est-ce que le silence, où le trouver et pourquoi importe-t-il tant aujourd'hui ?
   
    Trente-deux réponses sont proposées en autant de chapitres assez courts, auxquels s'ajoute un appendice qui cite les sources (littéraires, scientifiques, philosophiques, religieuses) dont l'auteur s'est servi pour illustrer un propos qui tient avant tout d'expériences personnelles. Il ne s'agit pas d'un livre savant, encore moins de littérature (citations exceptées), mais il explore son sujet, les bienfaits du silence, de façon exhaustive, intuitive, en toute simplicité, comme on le ferait pour sensibiliser un adolescent qui croit trouver le monde dans la cohue de son smartphone, alors qu'ailleurs, le silence en détient le secret.
   
   "C'est peut-être parce que le silence est lié à l'émerveillement, mais il a une sorte de force en soi, oui, comme un océan ou comme une étendue de neige infinie. Et celui qui ne s'émerveille pas devant cette force, c'est qu'il en a peur. C'est pour cela, en vérité, que tant de personnes ont peur du silence (et c'est pour cela qu'il y a de la musique partout et par-dessus tout)." Jon Fosse (poète norvégien)
   

   Escalader l'Everest ou marcher cinquante jours seul en Antarctique pour rejoindre à la marche le pôle habilitent Erling Kagge à bien nous parler du silence. Il reconnaît qu'il est contraint de chercher le calme en ville : écouter de la musique en voiture est une façon d'y parvenir.
   Partout, l'agitation semble devenue rituelle, nécessaire : une expérience scientifique[*] sur des individus contraints de rester sans rien faire pendant une dizaine de minutes dans une pièce a montré qu'ils ont éprouvé un sérieux malaise, au point, pour certains, de choisir de se donner des décharges électriques douloureuses, et de façon répétitive, pour éviter ce trouble.
   
   Kagge est sensible au fait que les mots mettent des limites à ce que nous ressentons. Il évoque ce guide de haute montagne, Claus Helberg, qui distribuait au départ des randonnées un mot sur lequel figurait "Oui, c'est tout à fait fantastique" : rien d'autre à dire. Il s'agissait d'éviter de gâcher le ressenti devant le paysage par des paroles qui ne sont pas à la hauteur du tableau. Dans cette idée, le silence éprouvé devant une œuvre d'art : il vaut tous les discours lorsque la grâce parle.
   
   Voilà, il reste beaucoup à commenter de ces 142 pages, mais il serait inopportun d'être bavard à propos du silence. J'ai davantage approuvé que vraiment découvert dans ce livre. Néanmoins, pour ceux qui les découvriront, les précieux grammes de silence de l'aventurier norvégien peuvent conduire à l'exploration de voies plus profondes, comme la méditation. Car le silence s'apprend toute la vie pour qui l'a entendu.
   
   Compliments à Flammarion pour le format pratique et chic, aux coins arrondis, avec une couverture au toucher de nubuck.

critique par Christw




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