Lecture / Ecriture
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Une soupe aux herbes sauvages de Emilie Carles

Emilie Carles
  Une soupe aux herbes sauvages

Une soupe aux herbes sauvages - Emilie Carles

Que la montagne est belle
Note :

   Cet été, direction le Briançonnais : grimpées de l’Izoard, de la Bonnette, d’Allos, debout sur les pédales de mon infernale machine et belles balades entre ciel et terre. C’est justement en randonnée qu’on a le temps d’ouvrir des bouquins et se laisser emporter dans d’autres univers. Dépaysement total. Physique et littéraire.
   
   Je me souvenais avoir dévoré l’autobiographie d’une institutrice hors-normes il y a quelques années, confortablement installé dans un fauteuil. Je prenais un certain plaisir à m’y replonger, grandeur nature, face aux montagnes que l’auteur a admirées toute sa vie, à deux pas des vallées où elle a vécu, à l’écoute d’une nature identique (presque), observant les mêmes gestes des derniers paysans restés au pays (avec l’aide de quelques machines), respirant le même air (enfin, un soupçon de pollution en plus).
   
   Emilie Allais est née avec le siècle (le XXème, je précise) à un jet de pierre de Briançon, dans la sublime vallée de la Clarée qui va mourir au pied du Mont Thabor (en faire le tour, sur les magnifiques sentiers balisés reste un des moments forts d’une vie, je vous l’assure). Fille de paysan et, accessoirement, contrebandier (il fallait bien arrondir les fins de mois), et avant dernière d’une fratrie imposante, Emilie connait le dur labeur des gens d’ici, rudes et épais, taillés dans le roc, ces cailloux qui donnent aux Alpes du Sud son côté minéral, pour lesquels l’école est une perte de temps, spécialement lorsqu’il faut rentrer coûte que coûte les foins. Car, il y a un siècle, ça ne lambinait pas au parc à jeux : dès 7 ou 8 ans les enfants étaient propulsés gardiens de troupeaux, commis à tout faire, sans congé ou RTT ni sécurité sociale. On ne remplissait pas les salles d’attente des médecins, même dans les cas graves (elle faillit mourir à l’âge de six ans). Pourtant Emilie aime l’école et, à une époque où l’instruction faisait office de formidable ascenseur social, son institutrice, le directeur de l’école et même le recteur la poussent à continuer. Le père finit par céder : Emilie deviendra professeur. C’est compter sans la première guerre mondiale qui va toucher cette famille dans sa chair, comme tant d’autres. Emilie finira par devenir institutrice, allant de village reculé au fond d’une vallée en hameau perdu là-haut sur la montagne. Sa force : elle connait bien les mentalités des gens de la terre et sait comment les prendre. Toute sa vie, elle n’aura de cesse d’éduquer davantage qu’instruire leurs rejetons, leur expliquant les méfaits de l’alcoolisme et l’importance de savoir lire et posséder de l’instruction.
   
   Puis un jour, elle rencontre François Carles, un ouvrier qui va changer sa vie. Profondément antimilitariste, situé bien à gauche tout en aimant le travail bien fait, eux deux vont développer ce qu’on appellerait dorénavant un gîte dans cette vallée sublime.
   
   Ce qu’il y a de passionnant dans le récit de cette vie, c’est justement ce décalage entre un milieu et des idées (qui ne restent pas seulement des idées mais sont mises en pratique dans la vie de tous les jours). Cette force de caractère de celles et ceux qui vivent selon leurs principes et font tache d’huile autour d’eux mérite le respect le plus profond. Tolérants en pleine guerre civile, intègres au cœur de la Mafia, altruistes parmi les comportements les plus racistes et xénophobes, avant-gardistes aux idées réformistes au milieu de réactionnaires passés d’âge : ces hommes et ces femmes qui se redressent face à l’adversité, refusant de courber l’échine devant l’oppresseur ou, tout simplement, entendant vivre leurs idées en les faisant admettre autour d’eux forcent la plus haute considération. Toute sa vie, Emilie Allais devenue Emilie Carles, restera fidèle à ses principes, n’hésitant pas, à 70 ans passés, à manifester dans le centre ville de Briançon contre le projet immonde d’une autoroute en projet, défigurant sa belle vallée.
   
   De telles personnes méritent d’être appelées Madame. Alors, merci Madame Carles.

critique par Walter Hartright




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