Lecture / Ecriture
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Un hiver avec le diable de Michel Quint

Michel Quint
  Effroyables Jardins
  L'espoir d'aimer en chemin
  Aimer à peine
  Les Joyeuses
  Close-up
  Veuve Noire
  Apaise le temps
  Fox-trot
  Un hiver avec le diable
  Avec des mains cruelles
  Misérables

Michel Quint est un écrivain français né en 1949 dans le Pas-de-Calais.

Un hiver avec le diable - Michel Quint

Qui pourrait résister à ça ?
Note :

   Robert est un petit escroc sans envergure. Sa dernière arnaque consiste à faire croire à de jeunes mamans que leur bébé est élu bébé du mois et en échange de quelques billets, il leur "offre" des photos. Mais à la maternité, il ne résiste pas au regard et à la personnalité d'Hortense, jeune mère célibataire. Il se propose même de la raccompagner dans son petit village d'Erquignies, proche de la frontière belge où elle est institutrice. 1953, le nord de la France se remet difficilement de la guerre ; c'est aussi l'année du procès des massacreurs d'Oradour et la guerre en Indochine dans laquelle des garçons du pays sont impliqués. Les tensions un moment enfouies sont ravivées par un incendie qui ravage une ferme du village et tue une famille de quatre personnes. Robert, parce qu'il veut veiller sur Hortense et son enfant et parce qu'il veut connaître le pyromane décide de rester un peu à Erquignies. Il trouve du travail au bistrot, le centre de toutes les discussions.
   
   Une chronique d'un village quelques années après la guerre qui pourrait être banale, sauf qu'elle est raconté par Michel Quint. Il sait comme personne inventer des situations, décrire des personnes avec des secrets bien gardés. Tous les protagonistes ont quelque chose à cacher, les premiers rôles comme Robert et Hortense, mais aussi les seconds rôles et notamment Odette la femme du bistrotier, tous les habitants du village : un passé peu glorieux pendant la guerre, des relations adultères, des trafics en tous genres, des dénonciations, des jalousies poussant à des actes inavouables, ... Bref, aucun personnage n'est tout blanc ou tout noir.
   
   Michel Quint ancre son histoire dans cette année 1953 et je dirais même dans cet hiver (janvier/février) qui correspond aux dates du procès d'Oradour. Hortense est alsacienne, comme les accusés, les malgré-nous, qui enrôlés de force dans la division Das Reich de la Wafen-SS furent coupables du massacre, elle est donc si ce n'est suspectée au moins vue par certains d'un mauvais œil. Ce procès est le centre des conversations pendant tout l'hiver, avec la guerre d'Indochine puisque l'un des garçons du village en est revenu mutilé et un autre y est encore. Puis, ce sont les incendies volontaires qui se succèdent dans les alentours d'Erquignies qui viennent supplanter les autres sujets. A coup d'anecdotes, de noms de politiques, de titres de chansons de l'époque, de noms de journalistes, de personnalités diverses, l'auteur nous plonge définitivement dans cet hiver 1953, dans le nord de la France. Quels beaux personnages dans son roman : totalement crédibles et humains, avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs lâchetés et leurs courages... Ils sont tous aimables et antipathiques, bons et mauvais. Tout tourne autour des relations qu'ils entretiennent, une vraie vie de village avec ses amitiés, ses inimitiés, ses ragots, ses jalousies...
   
   Et puis, la grande force de ce roman réside comme dans tous les livres de Michel Quint dans la langue, dans l'écriture du romancier. Il sait construire des phrases très particulières, la virgule là où l'on ne l'attend pas forcément qui nous oblige à ralentir le rythme de lecture voire à revenir en arrière et relire la ou les phrase(s). Il les déstructure, change l'ordre des mots, fait suivre dans une même phrase une description et une remarque d'un personnage sans nous prévenir -à nous de faire avec et de nous y retrouver. Cette construction donne assurément un style, pas toujours simple, mais d'une grande beauté. Un style entre l'oral et le descriptif, très personnel, qui personnellement me ravit. Il m'oblige -comme je le disais plus haut- à prendre mon temps, à prendre plaisir à lire tous les mots, dans l'ordre voulu par l'auteur. Michel Quint n'écrit pas tout son livre de cette manière, il est parfois plus classique, ce qui permet de lire certains passages plus vite et de surtout ne pas prendre l'habitude de ses phrases si particulières et donc de s'y arrêter un peu plus longtemps, comme s'il voulait nous les faire remarquer.
   
   "Madame Bonnard appelle Alain dans le vestibule, on hurle des horaires de cours en fac, de TD annulés, de rendez-vous avec des copains, de refus de se laisser conduire à Lille, de recherche de tickets pour le bus Bolle, on cavalcade dans l'escalier, Jacqueline passe le nez, entre, virevolte de queue-de-cheval et de jupe new-look, une vraie fausse ingénue de calendrier pour routiers, vient jeter quelques magazines sur la table basse. Bonjour, elle voit Roland, considère le nourrisson, lui fait un guili dans un immense sourire, elle est belle ainsi, Jacqueline, qu'est-ce qu'il est mignon..." (p.159)

   
   Qui pourrait résister à ça ? Pas moi.
    ↓

critique par Yv




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Les comptes finissent toujours par se régler
Note :

   Hiver 1953 : la France qui se remet peu à peu de la Seconde Guerre Mondiale est secouée par deux évènements qui ravivent tensions et plaies mal refermées. En Indochine, des jeunes gens laissent leur vie ou reviennent mutilés d’une guerre où les frères ennemis soviétiques et américains s’affrontent à distance par l’intermédiaire d’une armée française qui perd du terrain. Pendant ce temps, à Bordeaux, s’ouvre le procès des dix-sept SS allemands et autres enrôlés de force ou volontaires alsaciens (ceux que l’on appelait les Niemand, c’est-à-dire Personne) ayant été identifiés pour avoir participé au massacre de six-cent-quarante-deux habitants à Oradour-sur-Glane, le 10 Juin 1944.
   
   Autant d’évènements qui divisent en deux clans irréconciliables les habitants d’un petit village frontalier du Nord de la France. Quand, en outre, incendies criminels et morts violentes et suspectes se multiplient depuis l’arrivée de la nouvelle institutrice alsacienne et de son supposé compagnon, un petit escroc vivant d’expédients, toutes les conditions semblent réunies pour qu’un drame collectif finisse par se produire.
   
   On sait que Michel Quint se plaît et excelle à mêler la grande Histoire aux petites histoires humaines. Surtout si ces dernières sont sordides, malsaines, sales à souhait. Avec un soin extrême et usant d’une langue qui alterne structure classique charpentée, patois nordique et expressions populaires colorées, l’auteur se lance dans une exploration de l’âme humaine. Celle de villageois frontaliers pour lesquels trafics en tous genres font partie des lieux communs. Celle d’hommes et de femmes tourmentés par le désir, celui de la chair, celui de la possession et prêts à tous pour parvenir à leurs fins. Celle d’êtres en déshérence, perdant peu à peu leurs repères, trompés par des partis politiques dont ils ne comprennent plus les logiques, brisés par des pertes personnelles dont ils ne se remettront jamais, honteux des secrets inavouables qu’il leur faut enfouir à jamais. Car, dans ce roman construit comme un thriller personne n’est irréprochable. Derrière l’apparence sociale se cachent bien des histoires glauques.
   
   Michel Quint sait tenir son lecteur en haleine, maintenant le suspense jusqu’au bout dans un roman qui nous rappelle qu’il est long et hasardeux de vouloir réduire coûte que coûte les fractures d’un pays fracassé par la guerre, surtout quand elle a en partie pris le visage d’une guerre civile. Car les comptes finissent toujours par se régler…

critique par Cetalir




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