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Le style de Montaigne de Floyd Gray

Floyd Gray
  Le style de Montaigne

Le style de Montaigne - Floyd Gray

Le sourire de Montaigne
Note :

   J’ai retrouvé un vieux livre qui date de mes années universitaires et qui s’intitule "Le Style de Montaigne" de Floyd Gray.
   J’y ai relu un passage intéressant sur l’esprit et l’humour de Montaigne dans le chapitre "La création par l’esprit".
   
   L’auteur part de cette remarque : On peut parler du rire de Rabelais mais du sourire de Montaigne. Et il oppose "l’esprit de fêtes foraines" de l’un et "l’esprit de salon" de l’autre.
   
   Je me demande au passage si le terme de "fêtes foraines" ne se teinte pas d’une nuance de mépris pour Rabelais et si les mots "esprit de salon "pour Montaigne, n’occulte pas un peu trop facilement tout ce qu’il peut y avoir de "rabelaisien", si j’ose dire, dans Montaigne. Après tout nous sommes au XVI siècle où l’on sait encore appeler un chat un chat ! Floyd Gray en convient mais pour lui c’est l’élégance et la finesse de l’auteur des Essais qui dominent.
   
   Le comique de mots

    Si l’on trouve plusieurs anecdotes racontées pour leur effet comique dans les Essais, l’esprit de Montaigne "vient de sa façon de manier le vocabulaire : c’est un comique de mots plutôt qu’un comique de mouvements. Ne trouve-t-on pas dans les deux phrases suivantes la subtilité et l’acrobatie d’un amateur du mot?" déclare Floyd Gray en citant ce qui suit.
   "Mais à en parler à cette heure en conscience, j’ay souvent trouvé en leurs reproches et louanges tant de fauce mesure que je n’eusse guère failly de faillir plutôt que de bien faire à leur mode. livre III chapitre II
   Ma raison n’est pas duite à se courbir et fléchir, ce sont mes genoux. "Livre III VIII

   
   La métaphore
   Le "sourire" de Montaigne repose donc sur les mots et sur son style si riche en métaphores. Il nous amuse, par exemple, à prenant un mot abstrait et à l’associant à un mot concret. Ainsi dans la citation suivante, les principes si élevés de la philosophie, sont "les poinctes" de l’esprit (mot abstrait) qui créent en étant associées à un mot concret "se rassoir", une image comique - allez vous asseoir sur des pointes, vous verrez le bien que cela vous fera!- dans laquelle il faut voir une critique en règle du stoïcisme.
   "A quoy faire ces poinctes eslevées de la philosophie sur lesquelles aucun estre humain ne peut se rassoir, et ces règles qui excèdent notre usage et notre force. "livre III chapitre IX
   
   
Et dans la phrase suivante, à l'inverse, la même critique du stoïcisme amène le passage d'une image concrète à une image abstraite.
   "Qu'importe que nous tordons nos bras pourveu que nous ne tordons pas nos pensées !" Livre II XXXVII
   
   
Mais explique le commentateur ce n’est spirituel que si le lecteur s’arrête un instant pour réfléchir à la matérialité de la métaphore.
   "Combien void-on de monde en la guerre des Turcs et des grecs, accepter plutost la mort tres-apre que de se descirconcire pour se baptiser." I XIV

   Et de citer Bergson : "On appellera esprit une certaine disposition à esquisser en passant des scènes de comédie, mais à les esquisser si discrètement, si légèrement, si rapidement, que tout est déjà fini quand nous commençons à nous en apercevoir."
   
   La juxtaposition des mots
   La juxtaposition inattendue des mots est aussi un procédé courant de l'humour de Montaigne : alliance d’un mot savant et d’un mot familier comme dans la citation ci-dessous. Ainsi dans le chapitre De la Vanité des paroles, il parle d’un italien, maître d’hôtel, imbu de lui-même et de sa charge :
   "Il m’a faict un discours de cette science de gueule avec une gravité et contenance magistrale, comme s’il m’eust parlé de quelque grand poinct de Theologie." I LI

   
   L'ironie
   Montaigne pratique aussi l’autodérision, la distanciation par rapport à lui-même :
   "Enfin toute cette fricassée que je barbouille ici n’est qu’un registre des essais de ma vie" III XIII
   "ce fagotage de tant de diverses pièces" Livre II XXXVI
   

   Quand l’ironie s’applique aux autres, elle est souvent mordante, sarcastique. Il vise en particulier les pédants, les médecins et les femmes.
   "J’en cognoy (des pédants), à qui je demande ce qu’il sait, il me demande un livre pour me le montrer; et n’oseroit me dire qu’il a le derriere galeux, s’il ne va sur le champ estudier en son lexicon, que c’est que galeux, et que c’est que derrière." I XXIV
   
   "Le chois mesme de la plupart de leurs drogues est aucunement mystérieux et divin : Le pied gauche d’une tortue, L’urine d’un lézard, La fiente d’un elephant, Le foye d’une taupe, Du sang tiré sous l’aile droite d’un pigeon blanc (…) Je laisse à part le nombre impair de leurs pillules, la destination de certains jours et restes de l’annee, la distinction des heures à cueillir les herbes de leur ingrédient, et cette grimace rebarbative et prudente de leur port et contenance, de quoy Pline mesme se moque."
   
   Sur le différend advenu à Cateloigne entre une femme se plaignant des efforts trop assiduelz de son mary, non tant, à mon avis, qu’elle en fut incommodée (car je ne crois les miracles qu’en foy ) … III V

   
   La fausse naïveté

   Il procède aussi à la manière qui sera celle du Montesquieu de "Comment peut-on être persan?" avec une naïveté voulue pour mieux faire ressortir les défauts de la société française par rapport à une autre. Dans Les Cannibales, il reconnaît la justesse et la modération du raisonnement des "sauvages" et se moque de notre prétention à la supériorité.
   "Tout cela ne va pas trop mal : mais quoi, ils ne portent point de haut de chausses"; I XXX

   
   L’antithèse

   Ou encore comme le fera plus tard Voltaire, l’ironie de Montaigne vient de l’association de deux termes ou deux idées antithétiques d’où naissent la surprise et l’humour qui renforcent la critique :
   "O que ce bon Empereur qui faisait lier la verge à ses criminels pour les faire mourir. "III IX

   La structure de la phrase
   De même, la structure de la phrase permet à Montaigne de tirer des effets comiques par une addition imprévue. Au moment où la phrase paraît finie, un mot, un rejet, crée l’effet comique et satirique :
   "Comme font ces personnes qu’on loué aux mortuaires pour aider en leur cérémonie du deuil, qui vendent leurs larmes au pois et à mesure, et leurs tristesses.

   
   La comparaison
   La comparaison peut aussi devenir comique si l’on associe quelque chose de grave, solennel à un quelque chose de petit, sans importance.
   "Voilà les Stoïciens, pères de l’humaine prudence, qui trouvent que l’ami d’un homme accablé sous une ruine, traîne et ahan long temps à sortir, ne pouvant se desceller de la charge, comme une souris prinse à la trapette ." livre II

   
    La comparaison passe de l'abstraction au concret :
   "Un rhétoricien disait que son métier estoit "des choses petites, les faire paroistre et trouver grandes." C’est un cordonnier qui sçait faire de grands souliers à un petit pied" Livre I LI

   
   Les mots délicieux
   Et puis il y a ce que Floyd Gray appelle faute de mieux "les mots délicieux" comme "petit homme" dont Montaigne s'affuble parfois en parlant de lui-même.
   "Un de mes gens, grand et fort, monté sur un puissant roussin qui avait une bouche desesperée, frais au demeurant et vigoureux, pour faire le hardy et devancer ses compaignons vint à le pousser à toute bride droict dans ma route, et fondre comme un colosse sur le petit homme et petit cheval, et le foudroier de sa raideur et de sa pesanteur."

   
   J’ajouterai dans les termes qui sont bons à savourer et qui font rire, ces mots qui sont en eux-mêmes une métaphore et donnent à voir les personnages en suscitant des images comiques. Ainsi dans ce passage où Montaigne qui souffre de la gravelle (calculs rénaux) explique les contradictions de la médecine pour soigner cette maladie selon les nationalités.
   "Le boire n’est aucunement receu en Allemaigne; pour toutes maladies, ils se baignent, et sont à grenouiller dans l’eau, quasi d’un soleil à l’aultre." Livre II XXXVII
   
   
Et puis il y a les néologismes si imagées qu'ils prêtent à sourire.
   Il appelle Allongeail le troisième tome des Essais où l'on reconnaît les mots long ou allongement. (Livre III IX) et surpoids les additions qu'il fait à son portrait.
   
   "Quand je danse, je danse; quand je dors, je dors : voire quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurences estrangieres quelque partie du temps; quelque autre partie, je les ramene à la promenade, au verger, à la doulceur de cette solitude, et à moy."

   Montaigne veut dire qu'il faut savoir jouir de la vie, des "plaisirs naturels et par conséquent nécessaires et jutes" sans se laisser entraîner par son esprit à d'autres spéculations, qu'il faut être à ce que l'on fait.
   Il formule d'une autre manière cette idée :
   " Chercheront-ils pas la quadrature du cercle, iuchez sur leur femmes ? Je hais qu'on nous ordonne d'avoir l'esprit aux nues, pendant que nous avons le corps à table."

   Toujours ce passage plein d'humour de l'abstrait au concret.

critique par Claudialucia




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