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Eloge de la fuite de Henri Laborit

Henri Laborit
  Eloge de la fuite

Eloge de la fuite - Henri Laborit

Grille de lecture du comportement humain
Note :

   Les bases scientifiques sur lesquelles Henri Laborit s'est appuyé pour développer cet essai (1976) sur les aspects sociologiques et psychologiques du comportement humain, sont claires. Elles sont détaillées dans les pages 19 à 23 du Folio essai n°7 [*] et de façon limpide sur Wikipédia dans l'article consacré au film d'Alain Resnais "Mon oncle d'Amérique" (théorie de Paul D. MacLean). Ces bases sont plus largement détaillées dans "La nouvelle grille", un ouvrage plus "scientifique" de l'auteur, dont "Éloge de la fuite" est une émanation philosophique qui conviendra mieux aux "littéraires".
   
   L'être humain est équipé d'un cerveau qui fonctionne selon trois niveaux avec la mission de maintenir (en bon ordre) la structure de l'organisme qu'il gère. Au niveau reptilien sont les pulsions primitives (assouvir faim, soif, sexualité). Au contact de l'environnement, les actions pour satisfaire les besoins primitifs conduisent à des sensations positives ou désagréables que le second niveau du cerveau (limbique) mémorise : c'est l'apprentissage qui fait fuir les désagréments (celles qui mettent en danger la structure de l'organisme) et cherche à répéter les actions gratifiantes (celles qui permettent de le maintenir). Le troisième niveau cérébral, le cortex, est celui du désir, de l'anticipation qui élabore des stratégies complexes pour parvenir à l'action gratifiante (plaisir, bien-être, satisfaction,...) et éviter le désagrément, la douleur (stimuli nociceptifs).
   "Le seul comportement inné, contrairement à ce que l'on a pu dire, nous semble donc être l'action gratifiante."
   

   L'élément central du travail de Laborit est que l'action gratifiante, pour se réaliser en milieu social où il y a nécessairement concurrence, s'appuie sur des hiérarchies de dominance, "le dominant imposant son "projet" au dominé". Ne pas être conscient de cela, que dissimulent les constructions élaborées au fil des siècles par les cultures dans le cerveau évolué, le langage abstrait trompeur, les acquis socio-culturels,... ne pas prendre en compte ces motivations pulsionnelles inscrites dans le système nerveux, conduit à perpétuer les ennuis de l'humanité.
   
   Lorsque l'action gratifiante ne peut être réalisée, le comportement est celui de la lutte ou de la fuite (ces dernières étant elles-mêmes gratifiantes par le fait qu'elles éliminent l'angoisse induite par la situation). Selon Laborit, si la lutte (révolte collective) aboutit, elle sera reconduite dans le nouveau milieu en de nouvelles hiérarchies de dominance, parce qu'il n'y a précisément pas prise de conscience des composantes pulsionnelles du système nerveux (dominance et hiérarchie pour favoriser survie/ordre des organismes).
   
   La fuite, c'est soit le suicide ou les drogues, soit le refuge dans l'imaginaire et la créativité, ceux-ci faisant l'objet de développements constructifs auxquels le neurobiologiste n'hésite pas à accrocher le beau mot "utopie" : "Ce n'est pas l'Utopie qui est dangereuse, car elle est indispensable à l'évolution. C'est le dogmatisme, que certains utilisent pour maintenir leur pouvoir, leurs prérogatives et leur dominance."
   

   À l'opposé, devant tout acte gratifiant empêché, l'inhibition de l'action est catastrophique et conduit au stress et au développement de troubles psychosomatiques.
   
   À la lumière de tout ceci, l'auteur développe sa vision du comportement humain en une vingtaine de chapitres, de l'amour à la religion en passant par la politique, le travail et le sens de la vie. Et étonnamment répété, le Christ, "cet ami lucide, poétique et asocial" dont le "territoire n'est pas de ce monde". C'est lumineux et rédigé avec le souci permanent d'être compris par tous. Chaque sujet peut comporter des redites, ce qui répond à la volonté de permettre une relecture isolée de chaque chapitre.
   Pour ceux que les essais et sujets de psychologie et sociologie rebutent, il vaut mieux s'abstenir (au risque de figurer derechef parmi ceux qui perpétuent l'ignorance déplorée par l'auteur) ; ceux qui souhaitent s'y aventurer et l'intégrer, découvrent un livre inévitable, salutaire.
   
   Les objections iconoclastes de Laborit ne plaisent pas nécessairement. La partie consacrée à l'amour, dans le début du livre, est particulièrement pessimiste, presque bilieuse, et traduit un auteur sentimentalement désenchanté (il n'évite pas le constat). Mais le discours est lucide et (se) tient. Selon moi, il est préférable, si l'on coince, de contourner la raideur de ce chapitre (y revenant ultérieurement) afin d'assimiler les autres aspects déterminants de l'essai. Ce fût ma démarche.
   "Dès que l'on met deux hommes ensemble sur le même territoire gratifiant, il y a toujours eu jusqu'ici un exploiteur et un exploité, un maître et un esclave, un heureux et un malheureux, et je ne vois pas d'autre façon de mettre fin à cet état de choses que d'expliquer à l'un et à l'autre pourquoi il en a toujours été ainsi. Comment peut-on agir sur un mécanisme si on en ignore le fonctionnement ?"
Voilà une clé au cœur de l'essai, la faculté du cerveau humain d'imaginer, de créer, d'expliquer, de transmettre (voir "Le message"*), la fuite dans l'imaginaire et la créativité, pour que chacun puisse comprendre ce qui détermine les comportements humains.
   
   Faut-il désespérer ? Rien n'est fatalité, ni les pulsions ancestrales du système nerveux. J'aime cette image que la découverte de la gravité n'a pas empêché l'homme de construire des avions qui la défient allègrement.
   "En ayant conscience du fait que nous avons obéi à une pression de nécessité qui a gouverné jusqu'ici, et jusqu'à l'Homme y compris, l'évolution des espèces, serons-nous assez conscients cependant pour contrôler ce déterminisme, pour contrôler nos pulsions ancestrales par la prévision de l'avenir vers lequel elles nous mènent ?"
   

   Il n'est pas étonnant de lire, devant cet ouvrage très rationnel, un article contradictoire du côté de la psychanalyse. "C'’est donc la connaissance et le savoir sur les mécanismes de dominance et leur diffusion qui pourraient faire changer le destin de l’humanité ? On reste interdit devant un film et des propos aussi "problématiques"", s'interroge Pascal Laëthier à propos des interventions de Laborit dans "Mon oncle d'Amérique". La suite du propos du psychanalyste m'échappe. (J'avoue me sentir à l'aise devant des propositions étayées scientifiquement du neurobiologiste français, alors que je demeure le plus souvent perplexe sous l'amphigouri antiscientifique de maints psychanalystes).
   
   
   * Le message
   "Si les connaissances de l'Homme à travers les siècles se sont enrichies pour déboucher sur notre monde moderne, c'est bien que le message s'est complexifié depuis les origines. Cela, nous le devons à quelques hommes qui ont ajouté à ce que leur avaient donné les autres une part sortie d'eux-mêmes et que le message ne contenait pas avant eux. Les autres sont morts, bien morts, alors qu'eux vivent encore en nous, souvent inconnus mais présents. Ils vivent encore en nous puisque ce qu'ils ont apporté au monde humain continue sa carrière au sein de notre système nerveux. Nous savons que ce qu'ils ont apporté au monde, c'est une construction neuve qu'ils ont fait naître des associations rendues possibles par les zones associatives de leur cortex orbito-frontal. Ne sont-ils pas les seuls en réalité à pouvoir assumer pleinement le nom d' "Homme" ?"

critique par Christw




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