Lecture / Ecriture
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Avec vue sur l'Arno de Edward Morgan Forster

Edward Morgan Forster
  Avec vue sur l'Arno
  Howards End
  Maurice
  Monteriano

E. M. Forster est un écrivain anglais né en 1879 et décédé en 1970.
On trouve une de ses nouvelles dans le recueil "Les Fantômes des Victoriens" .

Avec vue sur l'Arno - Edward Morgan Forster

Moyen-Âge victorien, Renaissance édouardienne?
Note :

   Miss Lucy Honeychurch, une jeune Anglaise de bonne famille séjourne à Florence, dûment chaperonnée par une cousine de sa mère, miss Charlotte Bartlett. Cette première rencontre avec l'Italie est pour Lucy un éblouissement. Il n'y a qu'une seule ombre au tableau: les fenêtres de sa chambre n'ont pas vue sur l'Arno. Ce qui n'est à première vue qu'un détail mineur devient sous la plume d'E.M. Forster un motif récurrent, qui réapparaît en filigrane tout au long du roman: des persiennes grandes ouvertes sur le soleil d'Italie aux tentures soigneusement fermées pour protéger le nouveau tapis des ardeurs du soleil qui inonde les collines du Surrey. Et cette toute petite fausse note aura finalement un profond retentissement sur la vie de Lucy Honeychurch, et sur celles des autres hôtes de la Pension Bertolini dont le groupe forme un modèle réduit de la société anglaise, "those who do, and those who don't" - ceux qui sont fréquentables, et les autres. C'est que "Avec vue sur l'Arno" ne nous conte pas seulement l'histoire d'une jeune Anglaise de bonne famille se libérant du poids des conventions sociales dans une tentative de mener une vie plus conforme à ses aspirations profondes - de vivre comme elle joue Beethoven, avec passion...
   
   La reine Victoria s'est éteinte en 1901, après soixante ans de règne. Son fils Edouard lui succède, ouvrant une nouvelle ère qui verra la société britannique se libérer quelque peu du corset de conventions dans lequel elle a vécu à l'époque victorienne. Issu d'une bonne famille de la bourgeoisie, le jeune Edward Morgan Forster est alors aux premières loges pour observer les changements qui se font jour. D'abord comme étudiant à Cambridge où il côtoie Bertrand Russell, Lytton Strachey, Léonard Woolf, John Maynard Keynes... Et puis au fil de ses voyages en Allemagne, Grèce et Italie, et de ses débuts d'écrivain... "Avec vue sur l'Arno", son troisième roman, publié en 1908, s'inscrit en plein dans cette époque où l'Angleterre connaît une forme de renaissance après une période "moyenâgeuse". Il y a là une opposition dont E.M. Forster joue avec ingéniosité, avec ingénuité aussi, tout au long du roman, entre le "Moyen-Âge" victorien, sa conception de l'ordre social, sa vision de la condition féminine, son corset de conventions bridant toute émotion, toute forme de spontanéité et de sincérité, et une "Renaissance" associée bien sûr à l'Italie, à une culture qui laisse libre cours aux émotions, à la sincérité... et à la vie sans fards.
   
   "Avec vue sur l'Arno" n'est, à mon avis, pas un très bon roman. La plupart des personnages secondaires sont à peine esquissés, personnages sans épaisseur, réduits à la dimension d'archétypes. Et l'intrigue s'appuie sur une série de coïncidences peu vraisemblables. Mais c'est avant tout un témoignage incontournable sur son époque, d'une lecture très agréable ce qui ne gâte rien. Le style de Forster est vif et alerte, et d'une ironie douce qui a beaucoup de charme (même si l'on ne peut pas en dire autant de la traduction française, due à Charles Mauron qui a nettement moins bien vieilli que le texte original... l'occasion de plaider pour une réédition des oeuvres de Forster dans une nouvelle traduction?).
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critique par Fée Carabine




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Conventions sociales, baisers volés et apprentissage : les éléments du cocktail
Note :

   E. M. Forster était sûrement un homme charmant, mais, en tant qu'écrivain, il est d'une méchanceté et d'une ironie impressionnantes avec les personnages de ses romans. Etant en veine de mauvais sentiments, je me suis laissée tentée par un autre de ses romans après avoir lu Howards End, à savoir Avec vue sur l'Arno.
   
   « Avec vue sur l'Arno » débute à Florence, Lucy Honeychurch visite l'Italie en compagnie d'une cousine vieille fille et pauvre, Charlotte Bartlett, dont la principale caractéristique est son côté franchement casse-pieds. Elles rencontrent Mr. Emerson et son fils Charles qui sont rejetés par la bonne société des touristes anglais pour entorses aux règles strictes et pas franchement tordantes de la société anglaise. Il faut dire que Mr. Emerson manque vraiment de toutes les qualités qui sont l'apanage des gentlemen élevés au boeuf et aux Public Schools : il donne son opinion, exprime ses sentiments, ose adresser à la parole à des personnes qu'il connaît depuis moins de trois jours et, affront suprême, propose à Lucy et Charlotte d'échanger leurs chambres qui donnent sur la cour avec la sienne et celle de son fils qui donnent sur l'Arno.
   
   Malgré la réprobation de tous, Lucy noue progressivement des relations avec les Emerson jusqu'au moment fatal où, lors d'une expédition dans les environs de Florence, Georges l'embrasse (sans sa permission, bien sûr). Cette insulte découverte par Miss Bartlett, celle-ci décide de reprendre en mains son rôle de chaperon, et après avoir fait jurer à Lucy de ne rien dire à personne, elle force sa jeune cousine à partir avec elle pour Rome puis de retourner en Angleterre (quitter enfin ces sauvages, quelle joie !).
   
   A son retour en Angleterre, on retrouve Lucy fiancée à Cecil Vyse, un jeune homme bien sous tous rapports, doté de qualités charmantes telles qu'une petite tendance à l'autoritarisme ou une conception légèrement rétrograde du rôle de la femme (ne pas bouger, faire un joli sourire, ne pas penser, ne pas contredire l'autorité masculine). Malheureusement pour lui, le séjour de Lucy en Italie est le début d'un long chemin vers l'indépendance et le façonnement d'une identité propre.
   
   Cette tendance fâcheuse de Lucy est encouragée par l'installation des Emerson pas très loin de chez elle, et Cecil a progressivement à souffrir de la comparaison avec l'heureux caractère de Mr. Emerson et surtout de celle avec le dépressif mais sympathique Georges. Evidement, en jeune fille bien, Lucy refuse de reconnaître tout intérêt pour le jeune mélancolique et c'est, selon elle, uniquement pour une question d'incompatibilité de caractères qu'elle rompt ses fiançailles avec son Pygmalion à deux sous. Cette rupture de parole est plutôt bien prise par l'intéressé ainsi que par le reste de la famille de Lucy, celle-ci ayant juré qu'aucun autre homme n'était la cause de ce revirement soudain.
   
   Cependant, la capacité de Lucy à se mentir à elle-même n'est pas extensible et son amour pour Georges, étouffé sous des couches bien épaisses de conventions sociales, commence à pointer le bout de son nez.
   
   Et je vous laisse là de mon résumé, et ce malgré les supplications que vous ne manquerez pas de m'adresser, car, comme je l'ai dit, je suis animée de mauvais sentiments en ce moment. Lisez donc ce roman de Forster qui jette un regard jamais complaisant sur son propre modèle social. Laissez-vous séduire pour son talent à décrire et faire ressortir les traits les moins reluisants de ses personnages. Découvrez grâce à ce roman une société en pleine révolution et espérez, comme moi, que Lucy trouvera sa propre vie.
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critique par Cécile




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De l’Arno à la Tamise
Note :

   La jeune Lucy Honeychurch part à la découverte de l’Italie. Mais comme toute jeune fille de bonne famille à l’aube du 20e siècle, elle le fait accompagnée de sa vieille fille de cousine Charlotte.
    A Florence, le hasard et les déboires touristiques veulent que leurs chambres qui devaient avoir vue sur l’Arno donnent sur la cour. En violation de toutes les convenances et bonnes manières, les Emerson pères et fils proposent de les échanger avec les leurs qui bénéficient de la vue attendue. De fil en aiguille et malgré les efforts de la zélée Charlotte, Georges Emerson et Lucy se rapprochent. Et ce n’est pas leur départ qui va changer quoi que ce soit… C’est une Lucy fiancée à un redoutable jeune homme de bonne famille qui va retrouver les Emerson installés dans le même village que sa famille. Et comme l’amour ne va pas sans obstacles, nos deux jeunes héros auront bien des obstacles à surmonter, des chausse-trappes tendues par leur entourage à leurs propres incohérences et peurs.
   
   Moi qui me disais que ce roman serait facile à résumer, et bien j’avais tout faux ! Il est bien difficile de donner un aperçu fidèle de ces romans où il ne se passe rien et tant de choses à la fois ! Quoi qu’il en soit, «Avec vue sur l’Arno» est un nouvel exemple de cet art anglais du thé et de la littérature.
    Au départ rien de nouveau, voire même un brin d’ennui. C’est que ces aventures d’anglaises perdues à ce qu’elles considèrent comme les dernières terres civilisées ne paraissent pas fascinantes. Tout juste drôles. Et pourtant, dès l’apparition de l’irrévérencieux révérend Beebe, dès les premières velléités d’indépendances de Lucy, dès les premières remarques acides et si polies, on est séduit.
    La narration poursuit son petit bonhomme de chemin sans se presser et recèle bien des richesses. Sous les aspects faciles se cache une foule de petites remarques qui en apprennent beaucoup sur la nature humaine. Lucy et sa crise d’adolescence, sa soif de liberté étouffée par les bonnes manières ; Georges et son mal du siècle ; M. Beebe, son faux dédain des convenances et son attitude ambiguë vis-à-vis de ses paroissiens comme du mariage ; Charlotte et ses souffrances cachées, ses atermoiements de vieille fille…
   
   J’ai fini par m’attacher à chacun de ces personnages qu’on laisse au seuil d’une nouvelle évolution à la dernière page du roman. C’est une jolie histoire sur la nécessité de se connaître et de s’accepter, d’accepter ses besoins. C’est aussi une jolie histoire sur la liberté. Et une critique sympathique des convenances sociales. Très anglais et fort agréable, parfois lyrique et même romantique, et surtout, délicieusement caustique.
   
   « Le lecteur n’aura pas la moindre difficulté à conclure: elle aime le jeune Emerson. Mais à la place de Lucy le lecteur aurait eu des difficultés. La vie se raconte aisément – vivre déconcerte davantage. Les «nerfs» ou tout autre expression banale, masquant et désignant à la fois nos désirs personnels sont alors les bienvenus. Lucy aimait Cecil; Georges la rendait nerveuse ; le lecteur sera-t-il assez bon pour l’inviter à intervertir les termes?»
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critique par Chiffonnette




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Suivez le guide
Note :

   "Avec vue sur l’Arno" est un délicieux roman en deux parties et trois baisers (donnés par deux hommes différents à la jeune Lucy Honeychurch, jeune voyageuse habilement (?) chaperonnée par une vieille fille geignarde durant un voyage en Italie; l’un se nomme George Emerson, garçon assez mystérieux, à la saine franchise mais fils d’un père un peu trop direct pour être perfectly correct aux yeux de la bonne société britannique de 1905; l’autre est Cecil Vyse, jeune homme bien sous tous rapports mondains - encore qu’assez malpoli en société provinciale et peu doué en baiser passionné).
   
   Si le style de Forster m’a semblé d’abord un peu précieux, j’ai vite été conquise par son humour. Il y a particulièrement une scène autour d’un lac de forêt dans lequel ces messieurs piquent une tête qui est parfaitement hilarante. On ne peut que goûter aussi des chapitres nommés: «Le révérend Arthur Beebe, le révérend Cuthbert Eager, Mr. Emerson, Mr. George Emerson, Miss Eleanor Lavish, Miss Charlotte Bartlett et Miss Honeychurch s’en vont dans des voitures voir un paysage: les voituriers sont italiens.»
   
   C’est un joli témoignage sur les pratiques touristiques au XIXe siècle; on y parle déjà de tourisme de masse, de visiteurs parqués dans des hôtels à touristes (il est vrai que la pension où séjournent Lucy et Charlotte ne semble accueillir que des Anglais et ne tient pas toutes ses promesses: et cette chambre avec vue sur l’Arno qu’on leur avait promise?). Les touristes sont accrochés à leur baedecker (le guide touristique de l’époque) et déjà détournés de la vie quotidienne de la cité qu’ils visitent. Ils sont assaillis par de petits vendeurs, ramènent des reproductions des chefs-d’œuvre «à voir absolument» (cf Baedecker). Les plus bohèmes, comme Miss Lavish, affectent un goût pour la couleur locale (mais il suffit de quelques extraits du roman qu’elle tire de ce voyage pour comprendre qu’elle n’aspire au fond qu’à une Italie de carte postale: l’Italie est le pays des passions).
   
   C’est un roman féministe et initiatique: au fond, oui, l’Italie est le pays des passions, le pays qui révèle les âmes. Mais la bonne société anglaise corsetée ne saurait accepter ces grands élans. Tout l’enjeu du roman est donc de suivre la libération de Lucy, découvrant la tolérance, l’ouverture aux autres en même temps que l’amour.
   
   Parmi les traits d’humour, il y a une chouette réécriture des mythes de Phaéthon et de Perséphone. Ce Phaéthon (fils du Soleil et conducteur maladroit du char de son père) est le voiturier italien qui lance à tombeau ouvert sa carriole sur la route de Fiesole, au risque de jeter tout le monde dans le fossé. Il se change un peu en Hadès car il fait monter au passage une jeune femme qu’il présente comme sa cousine et que nous appellerons Perséphone. La véritable jeune déesse fut enlevée quelque part en Italie par un oncle furieux de ne pas avoir de compagne. Loin de se lamenter, cette Perséphone italienne roucoule, ce que ne sauraient supporter les estimables voyageurs anglais. Elle est donc débarquée malgré les protestations de son «agresseur». Cette jeune femme pâle avide de goûter les joies de la vie devient peu après le symbole de cette liberté à laquelle voudrait goûter la jeune Lucy; la véritable Perséphone, c’est la jeune Victorienne corsetée dans des principes mortifères.

critique par Rose




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