Lecture / Ecriture
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La Tresse de Laetitia Colombani

Laetitia Colombani
  La Tresse

La Tresse - Laetitia Colombani

Une tresse se natte avec 3 brins
Note :

   En deux mots :
    Smita l’indienne, Giulia la sicilienne et Sarah la canadienne se font des cheveux. Trois itinéraires de femmes qui vont se rejoindre pour former une tresse somptueuse. Découvrez LE premier roman de l’année !
   
   Ma note :
   Coup de cœur, livre indispensable
   
   Où?
    Le roman se déroule conjointement en Inde, en Sicile et au Canada.
   
   Quand?
    L’action se situe de nos jours.
   
   Ce que j’en pense :
    Olivier Bourdeaut avait connu l’an passé avec En attendant Bojangles (qui vient de paraître en poche chez Folio) un succès phénoménal, propulsant par la même occasion la maison d’édition bordelaise Finitude sur le devant de la scène. Le hasard veut que ce soit une bordelaise qui lui emboîte le pas. Laetitia Colombani figure d’ores en tête des meilleures ventes et son premier roman est en cours de traduction dans seize langues. Mais au-delà des chiffres, attachons-nous aux lettres. Car elles méritent toute notre attention !
   
    Voilà en effet l’une des œuvres les plus originales de l’année, moderne par son scénario, audacieuse dans sa construction, efficace dans son rythme, et j’ajouterais brillant dans son engagement.
   
    Le scénario nous propose de découvrir successivement trois femmes dans trois continents différents. Trois femmes qui n’ont a priori aucune chance de se rencontrer, car elles vivent non seulement à des milliers de kilomètres l’une de l’autre, mais sont surtout de conditions sociales différentes. On commence par découvrir la condition très difficile de Smita. Faisant partie de la caste des intouchables, elle n’est considérée que comme bonne à nettoyer les excréments des familles plus aisées du village. Si ce n’est l’amour de son mari – chasseur de rats – ce qui la fait tenir, c’est l’espoir que sa fille pourra aller à l’école et pourra aspirer à une condition meilleure. Mais le jour où son enfant est humiliée par son enseignant, elle comprendra que sa seule issue sera la fuite. Loin du village, loin des injustices, loin des insultes.
   
    Giulia est la seconde femme du roman. Cette jeune sicilienne accompagne son père, gravement malade, durant ses derniers jours. Propriétaire d’un atelier de traitement de cheveux à Palerme, ce dernier laisse derrière lui une entreprise au bord de la faillite. Julia va échafauder un plan pour sauver la société et son personnel avec l’aide de son ami immigré Kamal. Elle va toutefois se heurter à sa famille, très conservatrice.
   
    La troisième femme est une brillante avocate qui ambitionne de prendre la tête du cabinet où elle n’a cessé de grimper les échelons. Sarah a choisi de faire carrière au mépris de sa vie de couple et, après deux divorces, mène de front carrière et éducation des enfants. Jusqu’au jour où elle est victime d’un malaise et que les examens révèlent un cancer. Pour elle, un autre combat commence alors.
   
    On l’aura compris, la construction audacieuse tient dans cette manière de tresser ses trois histoires de telle façon qu’elles puissent se rejoindre, même si les plus perspicaces vont assez rapidement pouvoir deviner ce qui peut rapprocher les trois femmes.
   
    L’efficacité du rythme tient en de courts chapitres qui s’achèvent tous par une nouvelle révélation et qui font que le lecteur ne peut dès lors plus lâcher le livre avant l’ultime rebondissement. Laetitia Colombani donne ici ses lettres de noblesse à ce que les anglo-saxons appellent le "page turner" et que l’on pourra traduire par une addiction à la lecture.
   
    Reste la défense et illustration du rôle de la femme en ce début du XXIe siècle. Bien mieux que des études statistiques, sociologiques ou politiques, l’auteur nous donne à comprendre, à ressentir, à partager les injustices qui perdurent, la discrimination qui persiste, le machisme qui continue à régir les relations. Par-delà le niveau social et par-delà les cultures. "La tresse" est aussi le roman de la détresse. Ce qui le rend dramatiquement beau et universellement juste.
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critique par Le Collectionneur de livres




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Relations capillaires
Note :

   Pour L. Colombani, tout texte s’apparente à un tissu élaboré peu à peu sur le métier par l’auteur artisan. Dans son premier roman, elle s’imagine tresseuse de cheveux et choisit trois mèches, trois femmes à la même chevelure noire : Smita l’indienne, Giulia la sicilienne et Sarah la juive askhénaze. Toutes confrontées à l’adversité partagent la même force intérieure, la même détermination à réussir, interconnectées sans s’être jamais rencontrées. Cette originale métaphore bien filée confère au roman sa portée économique : offrandes aux dieux des Sikhs et des pèlerins les plus pauvres, les cheveux achetés en Inde nourrissent la fabrication de perruques et d’extensions en Europe ou au Canada. Si les trois destins diffèrent, les cheveux les rapprochent : Smita les fournit, Giulia les transforme et Sarah les porte.
   
   Smita, intouchable – dahlit –, condamnée comme sa mère à vider les latrines des riches de Badlapur, dans l’Utah Pradesh, refuse que sa fille Lalita vive la même exclusion et met tout en œuvre pour que l’enfant aille à l’école. Giulia seconde son père dans l’atelier familial de cascatura, fabrique de postiches et de perruques ; la faillite le menace et elle réussit, avec l’aide de Kamal, son amant sikh, à le sauver en important des cheveux indiens car "il faut évoluer ou mourir". Sarah, avocate renommée à qui tout réussissait s’écroule, victime d’un cancer du sein ; mais elle renaît grâce à une perruque de cheveux indiens.
   
   Giulia semble la plus fragile, la plus jeune aussi : l’amour de Kamal la dynamise, alors que Smita et Sarah affrontent seules leurs épreuves et ne doivent leur réussite qu’à elles-mêmes. Hormis Kamal, aucun homme ne soutient ces femmes ; Nagarajan, le mari de Smita, bon époux qui ne la bat pas, ne partage pas son combat et Sarah est mise sur la touche par ses homologues masculins. La discrimination n’épargne ni Smita – car une dahlit n’est pas considérée comme un être humain en Inde –, ni Sarah, placardisée par ses collègues dès qu’ils connaissent sa maladie : "Quand on doit nager parmi les requins, mieux vaut ne pas saigner". On remarque que Giulia et Sarah, les plus favorisées socialement, doivent leur salut à Smita, la plus pauvre : ses cheveux et ceux de Lalita arrivent dans le premier ballot que Giulia réceptionne... Toutes deux ont connu un vrai séisme dans leur existence et ont dû trouver les ressources pour rebondir ; à l’inverse Smita n’a toujours survécu qu’en luttant jour après jour.
   
   Dans ce roman à la construction inattendue, chaque chapitre interrompu au bon moment tient le lecteur en haleine. Parfois un peu répétitif, c’est un beau récit chargé d’émotions ; un bel éloge aussi du courage féminin et une belle illustration du lien qui unit les femmes par delà les frontières.

critique par Kate




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