Lecture / Ecriture
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Le paysage sonore de Murray Schafer

Murray Schafer
  Le paysage sonore

Le paysage sonore - Murray Schafer

Ecoutez!
Note :

   Ce que je vais vous demander est un peu déplacé sur un site dédié à la lecture et l’écriture.
   Fermez vos yeux. Ecoutez…
   
   Que distinguez vous du paysage sonore qui vous entoure? Au début, vous n’entendrez pas grand-chose. Privé de votre sens principal d’appréhension de votre environnement proche, vous semblerez quelque peu perdu et vos oreilles mettront un peu de temps à retrouver leur pouvoir. Passé dix minutes, vous vous apercevrez du nombre incroyable de sons qui sont perceptibles à condition d’y faire attention. Le paysage sonore est comme un tableau, d’abord on n’en perçoit que le thème général, puis on remarque au fur et à mesure des détails de plus en plus infimes, proches ou lointains, de faible durée ou s’étirant longuement, aux fréquences et rythmes tous différents.
   Notre civilisation est basée sur la vue depuis l’écriture et la représentation picturale, autant dire depuis que nous sommes devenus sédentaires. L’invention de l’imprimerie et la révolution industrielle à la fin du XVIIIème siècle accélérèrent le processus. Avant le moyen-âge, l’ouïe était primordiale. Elle continue à l’être chez les peuples premiers. C’est encore la ville qui nous coupe le plus surement de nos repères acoustiques. Ainsi, depuis un gros siècle, on voit tout et on n’écoute plus rien. Cela vaut pour nos autres sens : le toucher (combien de pathologies peuvent être soignées par le simple fait de caresser des chevaux, de retrouver l’élément primordial dans des thalassothérapies, les bienfaits du massage, etc.), l’odorat (sinon comment pourrions-nous supporter cet air vicié des mégapoles?) ou le goût (qui a fait le succès des fast-food et de la nourriture industrielle).
   
   Murray Schafer a publié "le paysage sonore" à la fin des années 70, compilant des études menées tout au long de cette décennie. Le livre s’organise en trois temps. D’abord l’histoire du paysage sonore, de loin le plus intéressant pour les non-initiés avec pléthore de citations d’auteurs célèbres (un peu trop peut-être…) qui nous renvoient à notre propre vécu en matière de sons. Ensuite la partie la plus obtuse, n’ayons pas peur de le dire, même si l’auteur se garde bien d’employer un vocabulaire trop technique, mais il faut bien avouer que l’on décroche souvent. Enfin des pistes, à défaut de solutions, pour un nouveau design sonore. Force est de constater qu’en 40 ans rien (ou si peu) a été fait en ce sens et on est, plus que jamais, bombardé de sons nuisibles à tel point qu’il est parfaitement impossible de passer une heure (que dis-je une heure! dix minutes au maximum) sans rencontrer un vrombissement de moteur quelque part, à moins de s’exiler au plus profond de la jungle amazonienne ou au milieu de l’Antarctique. Faites l’expérience lors d’une balade en pleine nature. Tondeuses, tronçonneuses, quads, débroussailleuses, souffleuses d’air (là, on rêve!) et lorsqu’on s’est suffisamment éloigné de la civilisation pétaradante, que l’on s’est hissé à tutoyer les plus beaux sommets, vroum!!! Les turbines de long courriers traçant leur rectiligne route dans le ciel azuré.
   
   Schafer parle d’un environnement lo-fi (autrement dit basse fidélité où les sons ne peuvent se distinguer les uns des autres, la musique compressée façon mp3 est lo-fi par définition) par opposition au hi-fi (haute fidélité où les contrastes sont flagrants, les détails pouvant être remarqués aisément, il y a davantage de profondeur dans le champ sonore).
   
   Les moteurs sont donc lo-fi ainsi que l’asphalte qui rend un son régulier et continu contrairement aux pavés ou aux rues en bois de l’ouest américain (à Vancouver, ville de l’auteur, certaines étaient même pavées de coquillages). En 150 ans, nous avons donc perdu en qualité sonore. Mais pas en quantité. Ainsi le comique des réglementations antibruit : on interdira plus aisément le son d’une cloche marquant l’heure ou d’un coq fort en testostérone que le flux de la circulation, pourtant bien supérieur en décibels.
   
   Pour la première fois, l’homme moderne est moins en sécurité à l’intérieur de la ville qu’à l’extérieur. J’ajouterai pour ma part, pas du simple fait acoustique.
   
   Le bruit le plus important jamais entendu par l’oreille humaine est celui de l’explosion du Krakatoa, fin Aout 1883, entendu à 4500 km de son centre d’émission. Cette plongée dans les sons uniques nous remémore quelques uns des plus subtils qui soient : le chuintement de la bougie, la crépitation des flammes dans l’âtre, toute la palette de sons provenant de l’élément liquide et les plus belles partitions que peut jouer le vent, jusqu’au plus infime : le délicat atterrissage du flocon de neige sur le sol.
   
   Au fil des pages, on se plait à songer aux sons perdus de notre enfance, douce nostalgie d’un temps qui ne reviendra plus. A l’inverse on dresse la liste des bruits qui nous agacent. L’invention du téléphone fit beaucoup de mal à la sociabilité, abrégeant l’écriture et fragmentant le discours. Murray Schafer insiste sur l’existence de sons centripètes (la cloche de l’église qui rassemble les fidèles) et de sons centrifuges (la sirène des pompiers censée alerter du danger). On apprend aussi que, à l’image des illusions d’optiques, les sons peuvent nous mentir. Ainsi la provenance des basses fréquences, sons graves, sont difficiles à déterminer. Un ensemble de sons n’est pas le résultat de tous les sons qui le composent (la clameur d’une foule). Notre oreille enregistre tout, brut de décoffrage, puis notre cerveau fait le tri. Tout comme la succession d’images fixes projetées à une certaine vitesse donne l’illusion du mouvement (imaginez l’enfer de regarder un film en ne voyant que 24 images fixes défiler à chaque seconde!), il ne nous est pas possible d’entendre certains sons. Si nous pouvions entendre le son des molécules qui s’entrechoquent, nous deviendrions fous. Une expérience a été menée, isolant un cobaye de tout environnement sonore. Le sujet ne peut tenir plus de cinq minutes. Il entend alors nettement son cœur battre, résonnant comme un effroyable tonnerre continu et les impulsions électriques de ses nerfs.
   
   Bruit et pouvoir sont toujours allés de pair. Si les canons avaient été silencieux, ils n’auraient jamais servi à faire la guerre. Hitler reconnaissait lui-même qu’il n’aurait pu conquérir l’Allemagne sans le haut-parleur.
   
   Penser que le monde d’avant la révolution industrielle qui a bouleversé le paysage sonore en profondeur était muet est une grossière erreur. La description que donne l’auteur de Cembra, un petit village perdu dans les montagnes du Tyrol est saisissante. L’homme accompagnait son travail en chantant le plus souvent, car celui-ci était réalisé à un rythme humain. Avec la généralisation du travail à la chaine, il ne fut plus possible de chanter en travaillant, d’ailleurs en aurait-on eu l’envie?
   Mais, une fois de plus, tous ces sons étaient hi-fi. Les incidences des sons du monde moderne se font ressentir profondément, physiologiquement parlant. Je ne suis pas le dernier à écouter du rock, eh bien sachez que les capacités auditives d’un adolescent fan de Metallica sont comparables à celles d’un homme de 60 ans préférant le chant des oiseaux. 45 minutes de tondeuse à gazon peuvent endommager notre dispositif acoustique. Croire que l’ouïe diminue avec l’âge est faux. La tribu des Mabaans (Soudan) conserve le même niveau auditif même chez les anciens. Ils vivent dans un environnement sonore calme. Une fois de plus, on ressort de cette lecture en se disant que "c’était mieux avant". Deviendrais-je, l’âge aidant, un vieux crouton?

critique par Walter Hartright




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