Lecture / Ecriture
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Mâcher la poussière de Oscar Coop-Phane

Oscar Coop-Phane
  Mâcher la poussière

Mâcher la poussière - Oscar Coop-Phane

Microcosme
Note :

   En deux mots
    Ayant tué le neveu d’un chef de la mafia, un baron est condamné à rester cloîtré dans un palace. Comment va-t-il affronter ce châtiment ? Parviendra-t-il à fuir?
   
   Où?
    Le roman se déroule principalement dans un hôtel d’une ville du Sud qui n’est pas nommée, mais qui pourrait être Palerme, car il met en scène un baron dont la propriété est située en Sicile.
   
   Quand?
    L’action n’est pas précisément située dans le temps, disons l’époque contemporaine.
   
   Ce que j’en pense
    Il y a du Dino Buzzati dans le nouveau roman d’Oscar Coop-Phane. À la fois par son atmosphère et par sa dramaturgie, sans oublier la petite touche surréaliste et le côté un peu suranné du style. Davantage proche de sa nouvelle "Sept étages" que du célèbre "Désert des Tartares", il nous propose de suivre l’existence peu ordinaire du baron Stefano.
   
    L’argument – j’allais écrire "de cette pièce" tant le côté théâtral est présent – est tiré d’un fait divers réel, celui d’un homme condamné par la mafia à ne plus sortir de l’endroit où il est assigné à résidence.
   
    L’acte I, pour continuer à filer la métaphore théâtrale, se déroule sur le domaine du baron Stefano où un jeune garçon perturbe la quiétude du propriétaire en tentant de lui voler des olives. Qui sans autre forme de procès l’abat d’un coup de fusil ! Ce qu’il ne sait pas, c’est que la victime est le fils de l’un des chefs de la mafia locale. En représailles, ce dernier décide de l’assigner à résidence dans un grand hôtel avec interdiction d’en sortir.
   
    Acte II : nous suivons le quotidien du baron dans la chambre de son palace et dans l’hôtel, de la réception au bar en passant par les ascenseurs et les couloirs, son périmètre autorisé. Il s’agit de tuer le temps, d’oublier la solitude. Parmi les récréations qu’il peut s’offrir, l’alcool et la drogue vont jouer un rôle non négligeable et accompagner le baron dans ses errances. Et si les clients passent et ne peuvent être qu’anecdotiques, le personnel va quant à lui jouer les premiers rôles. Le barman est chargé de l’approvisionnement de toutes ces substances permettant à son plus fidèle client de gagner des paradis artificiels ou à tout le moins, de voir la vie différemment. Outre cette fonction commerciale, il va aussi prêter une oreille plus ou moins attentive à Stefano, lorsque ce dernier est en mal de confidences.
   
    Le concierge va quant à lui se transformer en employé de Stefano. Il devient l’informateur officiel, pour ne pas dire l’espion, du baron. Il surveille les allées et venues, prévient en cas d’événement sortant de l’ordinaire et se charge de dresser la biographie des clients les plus intéressants, tel ce pensionnaire descendu à l’hôtel pour mettre fin à ses jours (et qui rappelle furieusement Raymond Roussel retrouvé mort dans sa chambre d’Hôtel à Palerme).
   
    Mais le rôle principal sera octroyé à Isabelle, jeune et belle serveuse de 17 ans, dont le baron aimerait qu’elle partage avec lui bien davantage que le petit-déjeuner qu’elle lui porte dans sa suite. Entre les pulsions de l’un et les rêves d’émancipation de l’autre, un contrat s’esquisse...
   
   Acte III : Le baron est informé que le Parrain qui l’a condamné vient de mourir. L’heure de retrouver la liberté a-t-elle sonné ? Il serait dommage d’en dire davantage. Laissons au lecteur le plaisir de l’épilogue et revenons, pour conclure, à Dino Buzzati. Rappelons que l’auteur italien a eu l’idée d’adapter son roman en pièce de théâtre. Baptisée "Un cas intéressant", elle a connu un joli succès, notamment en France où Albert Camus s’est chargé de la traduction et de l’adaptation. J’imagine que "Mâcher la poussière" pourrait connaître un destin semblable. À moins que le grand écran ne décide de s’octroyer les droits d’adaptation. Car ce roman ferait aussi un film formidable !
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critique par Le Collectionneur de livres




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Quand le monde se rétrécit
Note :

   La chance sait sourire aux audacieux, surtout s’ils ont du talent : à vingt-trois ans, un obscur garçon de café, Oscar Coop-Phane, se lança dans l’écriture d’un roman, "Zénith-Hôtel", immédiatement récompensé du Prix de Flore 2012. Les deux livres qui suivirent se firent à leur tour remarquer et son quatrième opus ne faillit pas à ce qui est, espérons-le, en passe de devenir une règle.
   
    L’auteur aime mettre en scène des personnages en perdition, errant dans des vies qui ne ressemblent pas ou plus à celles qu’ils avaient imaginées.
   
   Le baron Stefano en est un archétype. Lui qui a connu les espaces protégés et d’une immensité orgueilleuse, ayant fait sa fortune et celle de sa famille depuis des générations, le voici désormais assigné à résidence dans un luxueux hôtel pour avoir commis l’impardonnable erreur de tuer le jeune neveu du parrain de la mafia locale venu chaparder sur ses terres. Passer du statut de notable à celui de prisonnier, même de luxe, du ciel azuréen surplombant les champs infinis d‘oliviers à la contemplation des ornementations, même dorées, des plafonds d’un palace implique de repenser sa vie en profondeur. D’autant qu’il est exclu, à tout jamais, faute d’y laisser sa peau, de s’aventurer hors des murs où Stefano est confiné.
   
   Fouillant les âmes et les infinis questionnements intérieurs de ses personnages, l’auteur nous entraîne dans le sillage d’un homme torturé de bien des manières. Torture de la chair qu’il tente de satisfaire sans véritable joie avec une soubrette de dix-sept ans bien décidée à tirer parti de la situation pour accélérer sa progression sociale. Tortures des regrets d’une vie où il pouvait tout quand celle qu’on lui a accordée lui permet désormais bien peu en termes de variété. Torture que la répétition inlassable d’un cérémonial ponctué par des repas pris à la même table, accompagnés des mêmes vins, servis par le même personnel. Aussi s’est-il développé une sorte d’instinct pour détecter en un nouveau-venu la possibilité d’une rencontre prometteuse d’ouvertures comme autant de changements apportés à une routine qui tend vers l’anesthésie ou l’insupportable.
   
   Plus le temps passe, plus Stefano se fait irascible et plus devient pressant le besoin d’une expérience forte susceptible de marquer une rupture mémorable. Ce sera le piège de la drogue savamment orchestré par un nouveau barman lui-même en pleine dérive. Même l’arrivée d’un poète célèbre transformera l’espoir de brillantes conversations en une nouvelle illustration dérisoire de vies ratées dont le désespoir se cache mal dans la fréquentation compulsive des plus beaux palaces.
   
   Défilent les jours, les mois et les années. Stefano vieillit et son monde se rétrécit, abandonné de ceux qui auront su profiter de lui, usé par la drogue, dévasté par un ennui et une résignation incoercibles. Au fil du temps, l’hôtel perd de son faste, témoignant à sa manière de la déchéance progressive d’un homme et du monde dont il vient. Une lente agonie sociale et politique que scrute avec talent et imagination un jeune auteur qui tient toutes ses promesses.

critique par Cetalir




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