Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

L'angoisse d'Abraham de Rosie Pinhas-Delpuech

Rosie Pinhas-Delpuech
  L'angoisse d'Abraham

L'angoisse d'Abraham - Rosie Pinhas-Delpuech

Etranger
Note :

   "Où allions-nous ? Dans un lycée catholique de Grenoble qui avait condescendu - nous l'ignorions encore et mettrions longtemps à le comprendre - à loger à titre de pionnes sous ses combles, deux petites Israélites turques, dans une ville de province entourée de montagnes, vingt ans après l'occupation, trois ans après les accords d'Evian et l'arrivée massive des réfugiés d'Algérie en France. Si les pommes savaient qu'elles tomberaient de l'arbre, elles ne rougiraient pas de plaisir au soleil, nous étions aussi inconscientes que des pommes".
   

   Gros coup de cœur pour ce récit paru en mai 2016. J'avais déjà été passionnée par un précédent livre "Suite byzantine" où l'auteure racontait en partie son enfance à Istanbul et l'importance de la langue-mère.
   
   Rosie Pinhas-Delpuech est traductrice de l'hébreu et directrice de la collection "Lettres hébraïques" d'Actes Sud. Elle a également enseigné la littérature et la philosophie. Dans ce récit il est surtout question de ses errances entre plusieurs pays, de son rapport aux mots, aux langues et à la littérature.
   
   Si j'en fais un coup de cœur, c'est d'abord parce que c'est remarquablement écrit, avec sensibilité et subtilité. Ensuite, je suis assez fascinée par ces individus que l'histoire a obligés à bouger, à s'exiler, à changer de langue et de culture, en s'adaptant avec plus ou moins de facilité.
   
   Il est difficile de résumer un tel livre, foisonnant, qui traverse années et pays, en évoquant la vie intellectuelle, culturelle, historique, personnelle par mille petite notations toujours captivantes. C'est la présentation d'Actes Sud qui me paraît approcher au plus juste la teneur du récit "Rosie Pinhas-Delpuech propose ici un voyage dans l'espace et dans le temps, d'Orient vers l'Occident. Une histoire d'immigration contrariée, faite de malentendus, de chagrins d'amour fou pour une langue, un pays, le français de France, puis l'hébreu d'Israël et une exploration géographique et intellectuelle autour d'un centre inexistant et impossible à cerner : comment l'hébreu, pourquoi l'hébreu, pourquoi Israël, pourquoi juif. Et surtout comment devient-on étranger, un statut difficile, mais passionnant, qui interroge en profondeur notre actualité mondiale".
   

   Seul un chapitre sur l'histoire d'Abraham m'a paru un peu difficile parce que je ne suis pas familière de la Bible, mais rien d'insurmontable.
   
   Un extrait pour vous donner une idée du style du récit et je ne peux que vous inciter à le découvrir.
   
   "J'ai compris qu'il s'agissait d'auteurs, "Autor ? Da, ken, Autor", m'a-t'il répondu dans un mélange de langues. Quels auteurs j'aimais ? Et spontanément, là-bas, avant tout autre écrivain, j'ai dit Dostoïevski. Son visage à ce moment-là, l'illumination de tout son être, et sa question comme s'il n'en croyait pas ses oreilles : "Dastayyevski ?!" Oui, oui, j'ai hoché très fort la tête. "English, Deutsch" dans quelle langue ? "French, französich. - Ah französich ?! a-t-il répété dans un soupir admiratif. "Quels Dastayyevski ?" m'a-t-il fait comprendre. "Idyott", j'ai dit, en essayant de donner une tonalité slave à l'Idiot. L'homme était bouleversé, il y avait un peu de salive blanche sur le coin tordu de sa lèvre atteinte d'hémiplégie. Il s'est levé en clopinant, est allé me chercher un verre de thé avec une rondelle de citron, l'a posé devant moi, est reparti puis revenu avec deux parts de gâteau, une au fromage l'autre au pavot, sur une soucoupe en Duralex. Il me les a fait manger presque de force, "Tokhli, tokhli, essen", mange". Je n'aime pas les gâteaux, mais j'ai tout mangé, ils étaient délicieux"

critique par Aifelle




* * *