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L'homme qui fuyait le prix Nobel de Patrick Tudoret

Patrick Tudoret
  L'homme qui fuyait le prix Nobel

L'homme qui fuyait le prix Nobel - Patrick Tudoret

Où mène la route de Compostelle ?
Note :

   Tristan Talberg s’est retiré de tout plaisir depuis la mort de sa femme Yseult, survenue il y a cinq années. Il a décidé de ne plus écrire, vit comme un reclus et porte un regard aigri sur les humains.
   
   Alors quand il est choisi comme prix Nobel, il décide de fuir.
   
   Pour échapper aux journalistes qui sont à sa recherche, il demande à un couple d’amis de le cacher mais la venue d’un journaliste le décide à prendre vraiment le large.
   
   Il se coupe cheveux et barbe et en avant pour la grande aventure.
   
   Il décide de se rendre à Puy-en Velay mais la rencontre avec une sœur dans le train va le conduire à Monastier-sur-Gazeille. Il se rappelle que Louis Stevenson a commence son voyage dans les Cévennes à partir de ce village et emporte le livre dudit écrivain.
   
    "Le temps était clair et en cette fin de matinée, il flottait encore dans l’air une agréable odeur de foyer éteint. Le seul vrai choix que Talberg faisait, se laissant mener aux hasard des sentiers, était d’obliquer vers le sud, pour la clémence du temps, de s’affranchir le plus possible du monde et, surtout de ne point acheter de carte, susceptible d’entraver le destin"
   

   Il se sent heureux de repartir sur les sentiers et de marcher tout comme il le faisait avec sa femme Yseult avant sa maladie.
   
   Ses détours vont le mener vers Conques. A la recherche d’un logement, il croise un jeune couple Jean et Anne. Ils vont partager l’abri d’une grange pour la nuit.
   
   "En s’endormant cette nuit là, bercé par les rafales de vent qui faisaient chanter la charpente à sa verticale, Tristan se remémora sa journée, si douce, si lumineuse, qu’il en sentait comme un assentiment d’Yseult, une sorte de blanc-seing sur ces chemins détournés qu’il n’avait pas imaginé prendre"..
   

    Le trio va poursuivre la route ensemble durant quelques jours mais le couple étant pressé par le temps, Tristan continue sa route seul sur le chemin vers Compostelle.
   
   Il ne sait pas qu’une nouvelle rencontre va bouleverser sa vie à 765 kilomètres de Compostelle.
   
   Durant tout son voyage, Tristan va écrire des lettres à sa femme, et l’on apprend petit à petit que sa femme Yseult qui rêvait d’être danseuse étoile était atteinte de la maladie de Huntington.
   
   "Je te voyais chaque matin t'astreindre à de longues séances de gym dont tu sortais exténuée, en larmes, mais heureuse. Ton corps répondait encore aux sollicitations les plus extrêmes et tu te prenais à rêver. Peut-être au fond te sentais-tu encore capable de décrocher ce statut si envié de danseuse étoile auquel tu avais aspiré toute ta vie"
   

   Le roman se partage entre la fiction du roman et les lettres écrites tout aussi fictives, ce qui permet d’avoir deux approches de qui est réellement Tristan.
   
   La marche et ces lettres sont en fait essentiels pour que Tristan puisse enfin revivre et ne plus se complaire dans son chagrin révolté.
   
   Ne vous attendez pas avoir un énième récit du chemin vers Compostelle, c’est un roman . Un très beau roman d’amour qui se délie entre humour et tendresse.
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critique par Winnie




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Pour vivre heureux...
Note :

   Une amie a su me convaincre en quelques lignes que ce livre trouverait un écho chez moi et ce fut le cas.
   
   Qui a déjà lu une biographie de Camus sait quel angoisse peut générer l’obtention du Nobel, Patrick Tudoret nous fait entrer dans l’intimité de Tristan Talberg, écrivain plus que reconnu, qui a cessé d’écrire depuis quelques années et qui à l’annonce du prix décide de jouer les filles de l’air.
   
   Oui mais comment échapper à la presse, aux médias, accessoirement à son éditeur qui entend bien profiter de cette manne inattendue.
   
   Partir ? oui bien sûr mais où et comment quand votre domicile est déjà assiégé par journalistes et photographes ! Et voilà Tristan Talberg en cavale, il part donc sans se retourner.
   
   Pas facile de disparaitre, il faut trouver un ami sûr, changer de look, ne plus se servir des portables et autres cartes bancaires car la police fait front commun avec les journalistes, la disparition d’un homme célèbre c’est pain béni pour le Landerneau médiatique.
   
   Sa fuite va le conduire sur des chemins de traverse, des chemins mille fois empruntés autrefois par des hommes et des femmes qui eux ont fait le choix de ce chemin, ont souvent minutieusement préparé leur longue marche. Car notre nobelisé va suivre sans vraiment l’avoir désiré, sans l’avoir préparé le chemin de tous les retours vers soi : Compostelle.
   
   Un rien d’équipement, quelques livres quand même (ah quel plaisir de trouver le Voyage du Condottiere dans le sac à dos) de la compagnie parfois bonne, parfois moins, l’écrivain s’éloigne des feux de la rampe et se rapproche du cœur de sa vie.
   
   Il écrit le soir à l’étape, écrit à sa femme, danseuse magnifique et morte très tôt d’une épouvantable maladie qui l’a clouée au sol, les souvenirs affluent. Elle lui avait dit son envie de suivre ce chemin, Tristan Talberg exauce ce vœu par delà les années.
   
   Il avance accompagné par les poètes, par Pascal dont il est grand lecteur, par les mystiques lui l’agnostique.
   
   J’ai pris un plaisir certain à la compagnie de Tristan Talberg, j’ai aimé son cheminement, sa femme à travers lui, ses doutes, ses colères, ses errances. Aucune tristesse dans ce livre, simplement de la gravité mais mâtinée de burlesque et d’ironie bienveillante.
   
   Patrick Tudoret dit être un "Jacquet" contrarié puisqu’il n’a pas fait la totalité du chemin mais qu’importe vous suivrez ce Jacquet là avec grand plaisir, sans sauter une étape. Au gré des pages je sais que vous noterez quelques références littéraires qui vous conduiront elles aussi sur des chemins splendides.
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critique par Dominique




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Une élégante érudition
Note :

    "Je sais maintenant qu'il faut être sérieusement damasquiné du cortex pour oser Compostelle en automne, avec l'hiver en point de mire. On m'avait prévenu. Au soir de cette terrible journée, je ne sens d'ailleurs plus mes jambes. Après des heures et des heures d'une marche qui m'aura brisé le moral et le dos, j'ai fini par trouver un havre improbable où un feu de bois m'a décongelé avant que je me requinque avec une soupe de pois cassés. On m'a aussi servi quelques verres d'un vin grenat, digne du feu nucléaire. Je ne suis pas sûr d'avoir déjà infligé ça à mon estomac, mais les gens d'ici, un papy crevassé surmonté d'un galure médiéval et une mamie en tablier de travail qui ressemble de loin à Mère Teresa, semblent en faire leur carburant avec un certain entrain".
   

   J'ai la main heureuse avec mes lectures en ce moment. J'avais noté ce roman dès sa sortie, me doutant qu'il me plairait et il a été au-delà de mes attentes.
   
   Tristan Talberg est un écrivain dans la soixantaine qui ne produit plus rien depuis la mort de sa femme dont il est inconsolable. Aussi sa surprise est grande quand il apprend qu'il est distingué par le plus grand des prix littéraires, le Nobel.
   
   Mais voilà, il n'en veut pas et il ne veut pas du cirque médiatique qui se profile déjà. Pris de panique, il prend la fuite, la meute est déjà à ses trousses, la police aussi. Un écrivain nobélisable n'a pas le droit de disparaître.
   
   Il se réfugie chez un ami, change de look pour ne pas être reconnu, sa photo est partout et le hasard l'emmène sur les chemins de Compostelle, périple prévu avec sa femme Yseult, mais jamais réalisé à cause de la maladie "la salope" qui a cloué sa bien-aimée dans un fauteuil. Très vite, Talberg va prendre l'habitude d'écrire à sa femme le soir, lui relatant son étape de la journée et revenant sur la vie qu'ils ont menée tous les deux, avant la maladie et après, nous faisant pénétrer dans leur intimité et toucher davantage du doigt le chagrin qui a figé l'écrivain depuis qu'il s'est retrouvé seul.
   
   J'ai aimé ce roman sous tous ses aspects. Il a un style élégant et une érudition discrète. Talberg est accompagné de ses auteurs favoris, cite les grands textes toujours à propos. Il raconte le chemin avec un certain humour, les découragements, mais aussi la légèreté qu'il retrouve à marcher ainsi à son rythme et avec qui il veut.
   
   Mais par-dessus tout, j'ai aimé les lettres qu'il adresse à sa femme. Elles sont d'une beauté à tomber et quelle femme n'aimerait pas les recevoir ! Elles montrent la profondeur de son amour et le manque criant qu'il a de sa présence.
   "Je meurs à feu doux de cette pensée obsédante que, malgré toute la force de mon amour, je ne t'ai pas assez aimée, pas comme je l'aurais dû en tout cas, chaque jour, à chaque instant, à chaque seconde, à chaque flèche que me décochait l'horlogerie des heures. Est-ce un crime, une faute ? Je ne sais pas, mais j'en souffre et j'en hurle parfois de douleur."
   

   Un roman de l'an dernier à qui il faut laisser une chance, il la mérite amplement.

critique par Aifelle




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