Lecture / Ecriture
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Ce cœur changeant de Agnès Desarthe

Agnès Desarthe
  Mangez-moi
  Le principe de Frédelle.
  Le remplaçant
  Dès 09 ans: Dur de dur
  Un secret sans importance
  Dès 06 ans: Les frères chats
  Cinq photos de ma femme
  Dans la nuit brune
  Une partie de chasse
  Ce qui est arrivé aux Kempinski
  Ce cœur changeant
  V.W. (Le mélange des genres)

Agnès Desarthe est une auteure française de livres pour adultes et pour enfants, née à Paris en 1966 à Paris.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Ce cœur changeant - Agnès Desarthe

Entre Nana et Cosette
Note :

   Normalienne et agrégée d'anglais, Agnès Desarthe est née en 1966. D'abord traductrice, elle est aussi l'auteur de nombreux romans y compris pour la jeunesse et d'essais littéraires . " Dans la nuit brune " a obtenu le Prix Renaudot des lycéens en 2010.
   
   Née à l’aube du XXe siècle, Rose, à 20 ans quitte le manoir familial de Soro, au Danemark, pour aller vivre à Paris et se trouve projetée dans un univers totalement inconnu. Elle ira d'une fumerie clandestine d'opium à un appartement bourgeois de la rue Delambre où elle vivra en couple avec une femme, avant de recueillir une enfant trouvée qui deviendra sa fille. L’affaire Dreyfus, puis la guerre de 14 éclatent. Les années folles se succèdent. Les bas-fonds, la vie de bohème, la solitude...
   
   Un récit romanesque entre Zola et Victor Hugo, une héroïne entre Nana et Cosette, une très belle écriture, légère et simple. Un roman féministe plein de sensualité. Désarçonné un peu au début, on se laisse vite entraîner dans les errances de Rose. Un livre qui fait la part belle aux femmes : Zélada la nourrice dévouée qui remplace souvent Kristina sa mère nymphomane et dérangée, Louise la femme libre avec qui elle partage le quotidien d’artistes et de fêtards pendant les Années folles. Un roman qui a obtenu le prix littéraire du Monde 2015.
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critique par Y. Montmartin




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Une petite fille aux allumettes
Note :

   C’est mon premier Desarthe. Quand je pense qu’il existe dix fois, que dis-je dix fois, cent, mille fois plus d’auteurs à découvrir que je n’en ai lu, ça me donne le vertige. Un frisson mourant sur la nuque et le sentiment qu’il me faudra vivre bien au-delà des limites imposées par le corps humain (le mien en tout cas) pour me plonger dans ne serait-ce qu’un dixième de la production littéraire publiée.
   
   Ça commence au Danemark et ça finit au même endroit. Entre temps, Rose aura bien voyagé : Afrique et Paris. Mais surtout, elle aura traversé les méandres d’une vie connaissant les hauts et les bas propres à ceux qui ont un destin digne d’être transcrit sur quelques pages. Magie de la prose, elle s’en sortira toujours au moment même où tout semble plié, lorsqu‘il semble ne plus pouvoir descendre plus bas. Au fil des chapitres, habillement présentés comme des scènes (une date, un lieu), on suit la trajectoire de ce personnage tout droit sorti de l’univers de la littérature russe du XIXème. En lisant ce cœur changeant emprunté à quelques vers d’Apollinaire, j’ai eu le sentiment de me retrouver chez Hamsun (la faim) à tel point que j’ai eu envie de m’y replonger. Cette descente en enfer sur terre a un goût du voyage au bout de la nuit, d’autant qu’elle court sur la même période : le premier tiers du vingtième siècle, époque riche en conditions idéales pour faire évoluer des personnages.
   
   Née et élevée dans son Danemark natal, Rose voue un amour sans bornes à sa nourrice, une admiration totale à sa mère Kristina, d’une beauté irréelle et une affection sans réserve propre aux filles pour leur père. On ne saura jamais, en revanche, ce qui la pousse à tout abandonner pour aller vivre à Paris et découvrir tout un monde nouveau dans lequel les femmes sont au centre. De sorte que ce superbe portrait de femme est rehaussé par des personnages secondaires hauts en couleur, singuliers. On est vite entrainé dans ce tourbillon des années d’après guerre (la première) sans compter que la plume d’Agnès Desarthe est un réel enchantement.
   
   Quel style mes aïeux! Ça coule tout seul comme du sirop d’érable sur une tartine croquante et pourtant elle ne se résout jamais à la facilité, aux effets et tournures tellement ressassés qu‘ils en deviennent creux comme une coquille de noix désertée de son fruit. Cette écriture est teintée d’autre part d’une sensualité sous-jacente jusque dans les moindres petits gestes du quotidien. Bien plus que nous montrer, nous décrire une action, Desarthe nous fait sentir le parfum, le goût, la texture et l’ambiance jusque dans ses moindres molécules. Je n’avais pas ressenti un tel délice des sens depuis la lecture du Parfum.
   
   Un romancier ne pourrait raisonnablement avoir cette justesse de ton. Agnès Desarthe semble avancer sur un fil, véritable funambule qui ne laisse rien au hasard et ne tombe jamais dans quelques revers et abimes pourtant souvent tendus chez d’autres auteurs et pas des moindres. Pour seul exemple, la narration passe à la première personne au moment où Rose qui, petite femme fragile, s’était contentée de subir les événements voit sa vie radicalement bouleversée par l’arrivée d’un nouveau personnage (mais, chut!) comme si elle prenait enfin sa destinée en main.
   
   Enfin, je ne résisterai pas au plaisir de vous faire partager une de ces phrases qu’on aime à goûter avec envie et lenteur comme lorsqu’on déguste un vieux cognac : la solitude c’est vivre les choses sans pouvoir les raconter et si on ne peut les raconter, existent-elles?

critique par Walter Hartright




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