Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Les perroquets de la place d’Arezzo de Eric-Emmanuel Schmitt

Eric-Emmanuel Schmitt
  Oscar et la dame rose
  Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran
  L'enfant de Noé
  La rêveuse d’Ostende (et autres nouvelles)
  Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent
  La part de l’autre
  La femme au miroir
  Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus
  Le sumo qui ne pouvait pas grossir
  Dès 08 ans: Les aventures de Poussin Ier
  La nuit de feu
  La secte des égoïstes
  Les perroquets de la place d’Arezzo

Éric-Emmanuel Schmitt est un auteur d'origine française né en 1960 et naturalisé belge en 2008.

Les perroquets de la place d’Arezzo - Eric-Emmanuel Schmitt

La Vie sexuelle des Belges
Note :

   Dans nos sociétés aseptisées, conventionnelles et conformistes où tout le monde répond aux mêmes codes sociaux, où l’on mange les mêmes aliments préparés de la même façon, où l’on s’habille de façon identique histoire de se prouver qu’on appartient bien à la même communauté et où l’on finira tous par penser pareil et avoir les mêmes émotions, il reste un domaine où nous sommes tous différents, où chacun traine son lot de secrets et de non-dits, de psychose (parfois) et de névrose (souvent), c’est notre vie sexuelle.
   
   E.E. Schmitt l’a bien compris. On lui doit déjà quelques belles pages où transparait son intérêt (son amour? sa passion?) pour la chose sensuelle. Cela transpire de ses romans, même les plus chastes. On sent bien que le bonhomme aime ça. Et entend bien partager sa passion pour la chair. Pas que la chair d’ailleurs. Au-delà des terminaisons nerveuses, des multiples vaisseaux sanguins qui irradient notre épiderme et nous rendent un bonheur des sens auquel nul autre animal ne peut prétendre (sauf les Bonobos sans doute, ces experts du sexe), il se cache une âme, il y a un cœur qui bat, ne serait-ce que pour irradier notre peau du sang qui la réchauffe et, parfois, l’enfièvre.
   
   C’est donc un hymne au plaisir qui résonne autour de ce microcosme. Et comme chaque sexualité est unique, qu’il y a quasiment autant de pratiques que de pratiquants, qu’en amour chacun réagit différemment de son voisin (ce qui en fait sa beauté et sa difficulté), toutes les formes de plaisir s’y retrouvent, autour d’une place huppée de Bruxelles où villas bourgeoises côtoient hôtels particuliers de luxe. Passion partagée ou non, délires, perversité, abstinence, balbutiements, domination, sadomasochisme, hédonisme, tendresse, érotomanie (non, d’ailleurs ça manque : un personnage convaincu que tout le monde l’aime), amour donné ou amour volé (violé) et même zoophilie chez la personne où l’on s’y attend le moins. Eric Emmanuel, belge d’adoption, pousse le bouchon jusqu’à brosser le portrait d’un grand économiste, beau parleur, à l’allure massive mais charmeuse, d’une intelligence supérieure, promis aux plus hautes fonctions politiques, mais avouant un faible pour, non pas les femmes qui ne sont que les objets de sa sexualité, mais bien son propre plaisir. Même pas. Ne parle-t-il pas d’une crampe qu’il doit de toute urgence apaiser? Jusqu’à la description physique et au nom (qu’il fait rimer avec un personnage bien réel, celui-là, et que nous avons tous reconnu).
   
   Quand on sait pourquoi on aime quelqu’un, c’est que l’on ne l’aime pas. C’est assez juste. Les évolutions des personnages n’obéissent donc pas à la raison mais aux élans du cœur… et des corps. Pas besoin de relire Freud pour comprendre que notre sexualité se construit dans la petite enfance. C’est du pain béni pour tout romancier. Des secrets enfouis ressurgissent du plus profond de notre inconscient dans les situations de crise. Dans le sexe, il n’y a pas que l’amour, le désir, l’envie, mais une sorte de pouvoir, d’influence, d’assujettissement qui peut éclater à tout moment. L’orage menace, gronde et explose enfin. Le roman est construit comme un opéra. Il va connaitre son point d’orgue dans des dénouements parfois pénibles, horribles, drôles ou définitifs. En réalité, la fin du roman ne couronne pas une nouvelle donne, de nouveaux rapports, des esprits changés, des comportements modifiés. La vie continue et l’on pourrait aisément en écrire une suite. Il faudrait demander à l’auteur si telle était son intention au départ. On reste un peu sur notre faim (la fin).
   
   Particularité de cette place : des centaines de perroquets, aras, mainates, perruches et autres volatiles exotiques aux plumages chamarrés ont élu domicile dans les hautes branches des arbres suite au départ précipité d’un diplomate brésilien il y a plus de 50 ans qui abandonna toute sa volière en pleine capitale de l’Europe. Ces oiseaux ne sont-ils pas tout simplement l’allégorie de la faune à peine plus civilisée qui s’échine à vouloir vivre ensemble dans un monde moderne où les passions et les comportements, les postures, les attitudes n’ont pas vraiment changé depuis que l’homme est homme. Schmitt passe au crible toutes les pratiques sexuelles de la haute société, mais cela pourrait aussi bien se passer dans un milieu plus modeste à moins qu’une certaine aisance sociale et financière ne permette des divagations que le simple peuple ne peut goûter. Une thèse se doit d’être écrite à ce sujet. Enfin, comment ne pas tomber sous le charme d’un auteur qui utilise encore ce mot fabuleux (et ce, à au moins trois reprises) : Charivari.
   
   Seule ombre au tableau : trop de personnages. En 50 pages, j’étais aussi perdu que si j’étais propulsé dans une soirée où je ne connaitrais personne. On vous présente à trente individus mais impossible de retenir un prénom, de mettre un nom sur un visage, de se rappeler qui est qui et qui fait quoi. Combien de fois n’ai-je pas été obligé de relire un passage pour savoir où j’en étais. Revenir en arrière pour comprendre ce que j’étais en train de lire. A la fin du roman, lorsqu’on a réussi à apprivoiser un tant soit peu cette faune et qu’on s’est laissé prendre à les trouver tous intéressants, tombant sous leur charme comme lorsqu’on a noué des liens avec les habitants d’un village où l’on a passé de longues vacances, on se rend compte de la véritable intention de l’auteur : faire relire son roman à ses lecteurs. J’en prends bonne note.

critique par Walter Hartright




* * *