Lecture / Ecriture
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Marins d'eau douce de Guy de Pourtalès

Guy de Pourtalès
  Marins d'eau douce

Marins d'eau douce - Guy de Pourtalès

Enfance
Note :

   "Debout sur le rivage, j'écoutais les bruits nombreux du lac, j'aspirais ses odeurs, je mêlais tout mon être à son étendue, à ses forces, à son mystère. Maintenant qu'approchait le moment où il faudrait le quitter, je voulais emporter le plus possible de sa vie à lui, de ses couleurs, de son secret. Ma petite existence, c'est lui qui l'avait formée, qui en avait nuancé les ombres et les lumières, gravé les quelques lignes profondes. Je le regardais comme d'autres regardent un ami, avec cette même confiance, ce même espoir, et je projetais vers lui mes désirs tendus".
   

   Ce court texte a été édité pour la première fois en 1919, puis en 1934 et réédité par les Editions Zoé. S'il est fortement autobiographique, c'est néanmoins une fiction, le narrateur, Jean, n'est pas l'auteur.
   
   Jean nous raconte son enfance bienheureuse dans la maison de ses grands-parents, au bord du lac Léman, en Suisse, en compagnie de son frère Edmond. C'est un livre intimiste, qui laisse une large part aux paysages, au lac qui voit disparaître peu à peu ses pêcheurs, et aux personnages pittoresques qui entourent l'enfant.
   
   Enfance plutôt privilégiée entre deux grands-parents aimants, un oncle mal vu parce que ruiné, mais qui initiera Jean à la musique, de vieux pêcheurs chevronnés, compagnons de navigation du grand-père et quelques autres personnages hauts en couleurs. Les chapitres se succèdent, éclairant un peu plus la vie au bord du Léman avec pour point d'orgue un tour de lac sans les adultes.
   
   "C'est l'année suivante, je crois, que nous entreprîmes notre premier "tour de lac". Ce projet effrayait beaucoup ma grand-mère.
   Le tour du lac en bateau ! Seuls ! Sans matelots ! Mais, Charles, quelle folie !
   Ma bonne, quand j'avais leur âge, je l'ai faite aussi, cette folie, et je ne m'en porte pas plus mal. Il est utile que ces gamins apprennent à se tirer d'affaire sans le secours de personne. Je leur donnerai l'excellente carte du Docteur Morel, des conseils, quelque argent et ma bénédiction".
   

   Finalement, ils seront accompagnés d'un garçon plus âgé qu'eux d'un an ou deux. Les chenapans vont embarquer de l'alcool en douce et un livre sulfureux "La faute de l'Abbé Mouret" d'Emile Zola ! "Et ce nom, Zola, dansait sur la couverture jaune comme un diable dans une cuve de soufre".
   
   J'ai beaucoup aimé cette lecture qui baigne dans la tendresse et décrit une époque révolue. Le narrateur devra quitter le lac pour un autre, celui de Neufchâtel, pour cause d'études, mais le Léman restera toujours le premier dans son cœur, indissociable de tous ceux qu'il aimait.
   
   Le ton du roman m'a souvent fait penser à "La petite dame dans son jardin de Bruges" et j'avais envie de noter des extraits à toutes les pages.
   
   "Je levais la tête et regardais les deux frères se tendre la bouteille dont ils buvaient l'un après l'autre, à même le goulot. Certains jours ils venaient trois. Alors ce troisième, c'était Jean-Marie, rude soûlard et ancien licencié de la faculté ès lettres. Celui-là avait son Virgile dans sa poche, un tout petit Virgile crasseux, d'une édition ancienne. Il en déclamait des tirades par cœur, à la juste colère de Pilus qui affirmait que les perches détestent le charabia. La Grêle émettait un rire sec comme lui et disait :
   "C'est-y savant ce bougre d'agnoti-là !"*
   

   * Agnoti : nigaud, esprit lourd

critique par Aifelle




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