Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Rouvrir le roman de Sophie Divry

Sophie Divry
  La condition pavillonnaire
  Quand le diable sortit de la salle de bains
  La cote 400
  Rouvrir le roman
  Trois fois la fin du monde

Sophie Divry est une écrivaine française née en 1979 à Montpellier.

Rouvrir le roman - Sophie Divry

Sagesses de Sophie
Note :

   Quoi de plus sain pour une romancière, un romancier que de se poser de bonnes questions sur le roman ? Alors que depuis trente ans, une chape anti-théorique s'est abattue sur les écrivains, Sophie Divry en soulève une autre, celle des idées reçues qu'elle époussette avec à-propos, de manière engagée et tonique, sans se départir d'une sage modestie. Et elle tente de proposer quelques "chantiers" sur l'art d'écrire.
   À la présentation de "Rouvrir le roman" dans La Grande Librairie, on l'imagine intimidée entre E. E. Schmitt (gros tirages assurés) et Kamel Daoud (réputation et fatwa). Le premier s'étonne qu'on puisse se préoccuper du Nouveau Roman (sous-entendu mort et enterré) : mademoiselle Divry s'explique et incarne une fraîcheur empreinte d'honnêteté artistique et intellectuelle, à l'encontre de ce qu'elle nomme le roman "as usual" qui fait de la vente au risque d'abêtir.
   
   Dans une première partie de l'essai, la plus copieuse, il s'agit d'analyser ce que peut le roman et les raisons de continuer la recherche. Et surtout démonter minutieusement des contraintes qui peuvent inhiber un jeune auteur.
   - "Le style c'est l'homme" (Buffon) : Divry défend la pluralité stylistique pour un même auteur.
   
    - Pourquoi le narrateur omniscient, le passé simple seraient-ils proscrits ? Elle convoque et critique clairement Pierre Bergougnioux et son essai "Le style comme expérience" : "C'est un peu fatigant de voir sortir des lapins politiques de chapeaux littéraires". La question est moins de bannir certaines techniques que de se poser la question de ce qu'il faut en faire et quand.
   
    - L'illusion que les histoires sont des outils de combat politique : selon Divry, les romans ne peuvent changer le monde au contraire de l'engagement actif. "Si on veut changer la donne politique, il faut se frotter à la fois au réel et aux groupes humains ; deux choses pénibles pour les écrivains qui ont choisi la rêverie et la solitude."
   

   - Vient ensuite la question de l'autonomie du roman, le fameux "l'art pour l'art" de Pierre Bourdieu, contestée par l'auteure. Utile exposé synthétique du Nouveau Roman avec lequel Sophie Divry éprouve la nécessité de régler des comptes, dont elle rejette la composante soustractive (tout ce qu'il ne faudrait jamais plus faire) mais acquiesce vivement à la composante créatrice porteuse d'innovations nécessaires. Divry est pour un "roman à haute dose" (hétéronomie), par opposition aux œuvres "ascétiques" d'un Robbe-Grillet et d'autres nouveaux romanciers. [À cet égard, Sophie aurait pu citer l'intelligent "L'imitation du bonheur" de Jean Rouaud, qui me semble répondre parfaitement au cahier des charges.]
   
   - Parmi les aspects de la fabrique du roman suggérés dans la seconde partie de l'essai, on retient "le comique comme stimulant littéraire". Il ne s'agit pas de traiter gravement l'art comme une chose sacrée – le sacré incite davantage à la soumission et à la déférence – car "l'esprit de sérieux est, avec le snobisme et la peur de fâcher, un des grands stérilisants artistiques". Par le comique, l'artiste peut travailler les oppositions et bousculer les certitudes.
   
   Enfin Sophie Divry appelle (à continuer) à changer le roman, par l'innovation, par une magie de l'écriture, sans laquelle le roman restera sur le quai "en voulant répondre à un lectorat prédéfini". Si la narration (raconter une histoire) est constitutive, plaisir archiconnu, il est important que l'écrivain propose d'autres plaisirs. "C'est très efficace de raconter une histoire, mais ça ira toujours plus vite ailleurs", écrit-elle en pointant le cinéma et les séries télévisées, "machines narratives si puissantes qu'il est à mon avis vain de chercher à les concurrencer". Les écrivains doivent mettre dans leurs textes une beauté, une finesse, une profondeur que ne peut l'écran. Et une esthétique.
   Innover ne signifie pas faire du tape-à-l'œil littéraire, mais admettre que "les formes littéraires courantes dirigent notre propos et écartent de notre champ de vision une grande partie du réel [d'aujourd'hui]."
   
   
La qualité du livre repose sur des références judicieuses, maintes citations de choix (Christian Prigent, Jacques Roubaud,...), des influences littéraires intéressantes et une mine d'auteurs à (re)découvrir : Günther Grass, Edgar Hilserath, Raymond Federman, Hubert Selby, Annie Ernaux, Michel Butor, ...
   
   Voilà pour l'essentiel. Un travail combatif et bien informé, que la Lyonnaise a mis six ans à boucler, clair, rassérénant et stimulant. Merci à elle.
    "Rien de ce qui est vécu n'est intéressant s'il n'a pas une forme littéraire.
   Rien de ce que je dis de moi n'a de valeur s'il n'a pas un intérêt esthétique pour le lecteur."
   S. Divry (L'Express)

    ↓

critique par Christw




* * *



Tonifiant
Note :

    200 pages bourrées de marques pages, il y aurait des pages entières à citer, mais pas question. Sophie Divry s'adresse au romanciers, bien sûr, et aussi aux lecteurs. Aux premiers elle propose des pistes à explorer, aux seconds elle permet de réfléchir quand ils ouvrent un roman. Je précise que le tout est parfaitement lisible par quelqu'un qui comme moi n'a pas fait d'études littéraires et n'aime guère voir les phrases parsemées régulièrement de termes techniques. Sophie Divry parle beaucoup du Nouveau Roman, pas forcément pour le défendre à tout crin (à mon avis). Si j'ai bien compris, l'idée qu'on se fait parfois du roman date des classiques du 19ème siècle (et j'en connais d'excellents), mais les Tristram Shandy, Don Quichotte ou La vie de Henry Brulard, "texte autobiographique rempli de plans et de croquis, [qui] ne fut publié que cinquante année après sa mort" prouvent que les explorations expérimentales ne datent pas d'aujourd'hui.
   
    J'ai forcément aimé retrouver quelques auteurs américains, le William Glass du Tunnel (croyez-moi, un truc comme ça, vous n'en lisez pas souvent)."Lire Le Tunnel n'est pas chose aisée, car c'est se confronter physiquement à la phrase de l'auteur américain. On en ressort essoré et ravi. Pour ceux qui cherchent le foisonnement, la défaillance et la métaphore, c'est une fête esthétique. Mais Le Tunnel m'a passionnée tout autant pour son style que pour ce que le héros raconte de son enfance américaine."
   

    Et Proust dans tout ça?
    "Chez Proust on est dominé par sa phrase. Soit on refuse la lecture, soit on plie, on cède face à son autorité. Ce qui nous paraissait d'abord obscur devient lumineux, ce qui nous donnait de la peine est source de joie. L'histoire, quasi absente, on est incapable de la raconter. La qualité de l'écriture, la jouissance des mots suffisent à nous procurer le désir d'y retourner. A l'inverse, un mauvais style fera perdre tout intérêt à une histoire, même des plus romanesques (on a tous un jour acheté un roman pour l'histoire qu'il contenait, sans arriver à le finit pour cause d'inanité stylistique).
    "Mais attention: s'il n'y a pas d'obligation à écrire un récit, il n'y a pas de honte non plus.
    La littérature de recherche a voulu libérer le roman de l'obligation de schéma narratif linéaire, pas le corseter dans une autre obligation. Refuser l'intrigue-histoire n'est pas en soi plus artistique que de l'embrasser. Un romancier est libre de s'ouvrir à la narration quand il le désire, et de s'en débarrasser quand c'est utile. Car, enfin, la narration peut être autre chose que secret-de-famille-enfin-dévoilé, petites-quêtes-convergentes, tous-différents-mais-on-s'accepte, obstacles-nombreux-mais-l'amour-triomphe... (...) on pourrait chercher dans d'autres directions. "(suivent des pistes)p 198

   
    En définitive, je n'ai pas eu envie de me prendre la tête à sortir un joli billet structuré, en sortant de cet essai plutôt tonifiant, fourmillant d'idées, critiquable sans doute mais ayant le mérite de revenir à des écrits 'théoriques' , ce qui pour un romancier est un retour à une tradition semble-t-il délaissée. J'ai trouvé le tout plutôt ouvert et en retiens que le romancier (et le lecteur) ne doivent pas se laisser enfermer et faire usage de leur curiosité.
   
    Mes envies de lecture futures n'en sont pas sorties indemnes, oui, je vais reprendre Tristram Shandy, oui, je vais lire L'arc-en-ciel de la gravité, oui je reprendrai 2666, oui je sortirai le Butor de ma PAL 'historique', oui je veux continuer avec Genette, Pérec, mais je continuerai à lire Balzac et du feel good, na!

critique par Keisha




* * *