Lecture / Ecriture
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Très cordialement de Andrea Bajani

Andrea Bajani
  Très cordialement

Très cordialement - Andrea Bajani

"Seulement une conjoncture défavorable "
Note :

   Etonnant objet littéraire!
   Quand j’ai lu la première lettre de licenciement, j’ai pensé que je n’allais pas du tout aimer ce bouquin tant cette plaisanterie me semblait de mauvais goût. Il y a des choses qui ne me font pas rire et le largage d’employés-kleenex en fait partie.
   
   Mais en fait, on s’aperçoit bientôt peu à peu que c’est toute la vie de ce jeune cadre dynamique - « Killer », ainsi que sont baptisés dans toutes les boîtes les préposés aux basses œuvres, sans vain souci d’originalité - qui est une plaisanterie de mauvais goût. La sienne et celles des autres employés de la boîte (même le patron) et sans doute celle du lecteur aussi.
   
   Ca prend alors une autre allure et la nécessité se fait sentir de s’arrêter là et de relire le bouquin depuis le début.
   Ce que j’ai fait. (Heureusement que ce n’était pas Guerre et Paix.)
   …….
   Deuxième lecture, je reprends.
   
   Nous avons ici un court roman de 100 pages, divisé en très courts chapitres. Certains de ces chapitres sont des lettres de licenciement que le personnage principal rédige et envoie, d’autres des scènes de sa vie professionnelle, les derniers enfin, des scènes de sa vie privée.
   
   Le roman commence par le renvoi du Killer précédent et la nomination à son poste de ce «Lui», homme jeune, assez transparent tant sous des dehors lisses il ne livre rien de lui quand il ne ment pas effrontément, et dont la personnalité échappe en fait à tous, lecteur compris. Car si le lecteur en sait plus que les autres, de par ces 3 angles de vue, il ne saisit pas pour autant ce qu’est la pensée du « héros ». On ne le saisira jamais.
   
   Ces lettres de licenciement qu’il rédige et envoie sont d’un cynisme et même d’une cruauté hallucinants. On est dans l’exagération la plus violente et pourtant tout le monde les trouve parfaites et humaines (ce qu’elles sont moins que tout) et ces lettres sont données en exemple par la direction.
   
   A côté de cela, les flashs que nous avons de sa vie personnelle ne sont pas moins frappants. Je trouve que s’y mêlent une cruauté et une tendresse quasiment animale. Ses relations avec les autres (adultes, enfants) sont aussi « hors gabarit » que le sont ses missives. On est dans la tendresse et la cruauté du tigre. On est… à une sorte de frontière de l’humain et cette limite n’est pas atteinte par la voie de la psychologie intime du personnage comme cela se fait toujours, mais par sa vie sociale.
   
   Le no man’s land, c’est la vie professionnelle, les flashs qui eux, montrent le héros dans l’entreprise et alors là… tout est normalité apparente et absence d’échange vrai. Tout est lisse et faux. Peut-être plus encore chez lui que chez les autres (qui font pourtant déjà tout ce qu’ils peuvent). C’est quoi l’humain face aux contraintes de survie, même sociale? C’est quoi l’ironie ?
    « Il (le directeur du personnel) rentre, m’appelle, me dit vous savez qu’il y a des endroits dans le monde où il y a vraiment beaucoup de souffrance ? Je m’assieds face à lui, je hoche la tête, je lui fais comprendre que je le sais. Il me regarde, me dit que grâce à ses voyages il a compris des choses. Vous savez ce que j’ai compris me demande-t-il ? Je dis non, de fait, je ne sais pas. Il a compris que ce sont eux qui ont des choses à nous apprendre, et pas vice-versa. Mais peut-être que je me suis mal exprimé, dit-il. Peut-être, je dis. »

critique par Sibylline




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