Lecture / Ecriture
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Borges, de loin de Christian Garcin

Christian Garcin
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  Borges, de loin

Christian Garcin est un écrivain français né en 1959.

Borges, de loin - Christian Garcin

Fragment apocryphe
Note :

   Dans "Borges, de loin", Christian Garcin raconte qu'il est venu à Borges au départ d'un article de Javier Marías, publié dans la revue "Le Promeneur" en 1988 : "Borges : un fragment apocryphe de Sir Thomas Browne".
   Javier Marías explique dans cet article que, réalisant la traduction française de "Hydrotaphia" (ou "Les Urnes Funéraires") de Thomas Browne, il découvrit dans la traduction espagnole de Borges-Casares (1944) un fragment d'une quinzaine de lignes qui ne figurait dans aucune édition originale anglaise. Marías songea immédiatement à une mystification de Borges, d'autant que dans la postface (1947) de la nouvelle "Tlõn, Uqbar, Orbis Tertius" (Fictions), l'argentin fait dire au narrateur, son double, qu'il s'attelle "à une indécise traduction quévédienne de l'Urn-Burial de Browne".
   
   L'idée est séduisante : le personnage de Borges aurait écrit – avant même d'exister – un fragment apocryphe dans la traduction du texte monumental de Browne.
   
   En 1983, l'écrivain espagnol interpelle publiquement Borges, en visite à Oxford, à propos de ce fragment : Jorge Luis tombe des nues, n'aurait jamais osé toucher à l'incomparable prose de Browne, mais le co-traducteur Bioy Casares peut-être ? Marias, doutant que Borges fût sincère, ne posa pas la question à Casares et céda à l'inclination qui le poussait vers la falsification borgésienne.
   
   Ce serait du "borgésisme au carré", s'amuse Christian Garcin et puis n'y a-t-il pas, par un effet de réversibilité du temps, un petit côté Borges chez Proust et Stevenson et du Dostoïevsy chez Madame de Sévigné ?
   
   Hélas, Garcin, quand il lut "Le Promeneur" de 1988 n'avait pas connaissance d'un chapitre de "Littérature et fantôme" (2001; 2010 pour la traduction française) où Javier Marías manifeste "sa très grande honte" et explique sa "très mystérieuse gaffe".
   
   En effet, il reçut en 1991 une lettre signée Francis Korn qui, preuve à l'appui, indique que le paragraphe traduit en 1944 par Borges-Casares existe bel et bien dans l'édition originale de 1929. Ce Francis est une femme, elle-même traductrice de Browne, amie de Casares et elle a questionné ce dernier. Marías se précipite sur son édition moderne de 1970 pour y trouver le passage après le mot END, en pages additionnelles, de sorte qu'il ne l'y avait pas repéré – ni d'ailleurs, pour cette raison, dans aucune des six éditions consultées.
   
   Le mythe de la falsification s'effondre, à la confusion de l'écrivain espagnol qui peut se consoler de ce que Bioy Casares a avoué à miss Korn être fier qu'on l'ait cru capable d'inventer sir Thomas Browne...
   Pour ma part, ayant lu Marías avant Garcin, je me suis immédiatement rendu compte que ce dernier n'avait pas connaissance (ou n'avait pas voulu s'informer) de toute l'affaire, bien que son propos conserve toute sa justification : il a été conduit au maître argentin par une étonnante – mais fausse – falsification.
   
   J'ai trouvé que tout ceci méritait ce billet. Vous démêlerez tout cela pp 280-287 de "Littérature et fantôme" (Arcades Gallimard) et pp 34-39 dans "Borges, de loin" (L'Un et l'Autre), où vous trouverez les extraits traduits du fragment.

critique par Christw




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