Lecture / Ecriture
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Rien où poser sa tête de Françoise Frenkel

Françoise Frenkel
  Rien où poser sa tête

Rien où poser sa tête - Françoise Frenkel

Préface de Patrick Modiano
Note :

   "Un fond de sadisme doit être caché en tout homme pour se dévoiler lorsqu'une occasion s'en présente. Il suffisait qu'on ait donné à ces garçons, somme toute paisibles, le pouvoir abominable de chasser et de traquer des êtres humains sans défense pour qu'ils remplissent cette tâche avec une âpreté singulière et farouche qui ressemblait à de la joie".
   

   Je pense que vous connaissez l'histoire singulière de ce texte, écrit à chaud en 1943-45 et retrouvé récemment dans un vide-grenier. L'auteure, une parfaite inconnue, y relate sa fuite et ses épreuves devant les nazis. Françoise Frankel est juive, d'origine polonaise. Passionnée de littérature française, elle ouvre une librairie à Berlin, en 1921, avec son mari, Simon Raichenstein, sans réaliser qu'après le traité de Versailles les Allemands ne sont pas très favorables à tout ce qui est français.
   
   Néanmoins, elle s'obstine et reçoit nombre d'auteurs français de l'époque avec succès, jusqu'en 1933, date de l'accès au pouvoir des nazis. Sa situation va devenir de plus en plus difficile et en 1939, elle abandonne tout pour venir à Paris.
   
   La suite raconte sobrement sa fuite, en passant notamment par Avignon, Nice, la Savoie et enfin le passage en Suisse en 1943, qui lui sauvera la vie.
   
   Des récits de ce genre, il y en a beaucoup, mais c'est une voix particulière qui se fait entendre ici, sans aucun pathos, sans plainte, simplement l'enchaînement des évènements au jour le jour, avec ses avancées, ses reculs, ses espoirs, ses rencontres dont elle ne sait jamais si elles vont se révéler bénéfiques ou dangereuses.
   
   Comme dans tous les temps troublés, elle a affaire à des individus prêts à collaborer largement avec l'occupant et d'autres qui résistent sans tapage, qui l'aident au delà de ce qu'elle pouvait espérer. Je pense surtout à l'admirable couple de coiffeurs, les Marius, qui l'ont accompagnée sans faillir au mépris du danger.
   
   Elle connaîtra le passage d'hébergement en hébergement, toujours sur le qui-vive, les queues interminables pour les papiers qui ne sont jamais les bons ; elle n'évoque pas de problèmes d'argent, apparemment elle a des ressources et peut payer, elle ne parle jamais non plus de son mari dont elle a été séparée avant la guerre et qui a été déporté et est mort en 1942. Elle compte sur des amis qui sont en Suisse, sans que nous en sachions davantage sur eux. Elle s'inquiète seulement pour sa mère, restée en Pologne et dont elle est sans nouvelles.
   
   Une première tentative pour passer la frontière suisse échoue et elle se retrouve en prison, dont elle est libérée sans trop comprendre pourquoi. On sent avec elle l'étau se resserrer autour des Juifs, les persécutions se mettre en place et s'intensifier. Le lecteur a beau savoir que l'issue est heureuse pour elle, on s'angoisse souvent en se demandant comment elle va s'en sortir.
   
   C'est un récit qui captive et que l'on ne lâche pas. Il est paru en Suisse en 1945, date du retour de Françoise Frenkel à Nice. On ne sait absolument rien de la vie qu'elle a menée à partir de là, seulement qu'elle est décédée en 1975. Dans sa préface, Patrick Modiano, pense que ce n'est pas plus mal que l'on reste dans un certain flou. Je suis plus curieuse que lui et j'aimerais bien savoir si elle a renoué avec certaines connaissances, notamment les Marius et comment elle a vécu dans cette ville où elle a côtoyé le pire et le meilleur.

critique par Aifelle




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