Lecture / Ecriture
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L'inconstance de l'espèce de Judith Schalansky

Judith Schalansky
  L'inconstance de l'espèce

L'inconstance de l'espèce - Judith Schalansky

Ou une espèce d'inconstance
Note :

    ("Le cou de la girafe" en version originale).
   
   "Que restait-il de plus à faire que d'attribuer un sens quelconque
   au déroulement contingent et nécessaire des événements ?"
   

   
   À l'opposé de son personnage central, professeur de biologie en fin de carrière, l'auteure est jeune, née en 1980 et a connu avec ce livre un retentissement justifié en Allemagne. Il ne s'agit pas vraiment d'un roman mais du fil de pensée de cette enseignante, durant quelques jours de sa vie dans un lycée en Allemagne de l'est contemporaine, après la chute du mur. Ample, futé, caustique, divertissant et érudit.
   
   L'esprit d'Inge Lohmark fonctionne à l'aune des curseurs du darwinisme, elle pose sur tout un œil de biologiste évolutionniste, froid, analytique et désenchanté, y compris sur ses élèves. L'atteste un tableau descriptif de sa classe, comme s'il s'agissait d'un schéma des pois de Mendel ou la répartition statistique de mouches drosophiles. Quelques formules epinglent chaque étudiant(e) : expression bête à manger du foin... entretient avec maniaquerie son pelage... aussi insignifiante que la mauvaise herbe... expression stupide : encore abruti par une pollution nocturne...
   Madame Lohmark, esprit corseté ne se laisse pas déborder par la classe, rien à voir avec la Schwanneke, la collègue qui se fait appeler Karola par les étudiants, fait des débats en groupe, modernité et tutoiement : "Pas de chouchous. Rester imprévisible. Les élèves sont des ennemis naturels."
   

   Inge est mariée à un solitaire féru d'élevage d'autruches et sa fille Claudia est définitivement partie pour les USA. Sa pensée s'arrête un moment, vers la fin du récit, sur une scène charnière pathétique liée à Claudia, en classe. La prof de bio y manifeste moins de capacités d'adaptation que le cou de la girafe.
   
   Inge en connaît un bout sur l'évolution des espèces et en tire une espèce de philosophie qui s'apparente à un repli sur des certitudes. D'abord l'homme, le mâle, ces adolescents, qui crachent partout, "Tout ce qui compte c'est le liquide organique", puis le mâle vu sous l'angle de l'embryogenèse : "L'Y n'est là que pour refouler le développement de l'élément féminin. Les hommes sont des non-femmes".
   
   "Dire qu'ils avaient cru que le secret de la vie était un roman.
   Juste parce que l'alphabet de ce secret comportait quatre lettres."
   
   
Quant à l'humanité, c'est sombre comme du Cioran : "Qu'est-ce que ça veut dire le hasard ? On ne peut même pas penser le hasard. La finalité, mon œil. Rien n'était orienté par un but. Mais la mort achève. Provisoirement. On prêtait un sens à tout. Toute chose passée était la condition de ce qui suivait. Après coup, on était toujours plus malin. C'est ce qu'on pensait du moins. Qu'y aurait-il après l'homme ? Pas de retour. Si l'être ne se confondait pas avec le devoir d'être, avec quoi d'autre ?"
   
   
L'écriture de Schalansky ressemble aux salves cinglantes d'une mitrailleuse lourde, tentatives de refléter le fil de la pensée de Inge, entrecoupé de quelques dialogues et mots de leçons. Fi de constructions musicales. Du culot pour le souffle. Ça se tient bien.
   
   La méconnaissance de la langue m'empêche d'en dire plus sur Judith Schalansky dont la plupart des entretiens en allemand sont difficilement rendus par les traducteurs automatiques. Selon ses vœux, entièrement à contre-courant du numérique, la première édition de l'ouvrage possédait une couverture en lin, rappelant certains manuels scolaires de la RDA (où l'auteure a grandi). Ma traduction Actes Sud tout papier a quand même les belles illustrations voulues par Schalanksy.
   
   Un livre étonnant. Si la critique n'y a pas vu de la grande littérature, mais une belle leçon de biologie, il s'apparente aussi à un manifeste antidarwiniste.

critique par Christw




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