Lecture / Ecriture
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La traversée des Alpes de Antoine de Baecque

Antoine de Baecque
  Tim Burton
  Ecrivains Randonneurs
  La traversée des Alpes

La traversée des Alpes - Antoine de Baecque

620 km à pied, ça use, ça use…
Note :

   Passionné de lecture et de marche à pied, je ne pouvais pas manquer ce récit qui possède plus de profondeur que la pléthore de témoignages divers faisant suite à d’interminables marches. Publié dans une collection sinon prestigieuse du moins digne de reconnaissance, la bibliothèque des Histoires chez Gallimard, il fallait s’attendre à un certain niveau.
   
   Antoine de Baecque est historien et, puisque même chez les universitaires, on subit le chômage, il profite d’un mois de liberté pour entreprendre la traversée des Alpes et en relater son histoire à elle et son périple à lui. Cette histoire "marchée" ne peut être réellement pertinente que si l’auteur a lui-même expérimenté cette randonnée. Il existe de nombreux itinéraires devenus légendaires dans notre monde si coupé de la nature que nous n’avons qu’une envie : s’y replonger sous le fallacieux prétexte de tourisme. Sans parler des chemins de Compostelle, une bonne douzaine de GR (chemins de grande randonnée) sillonnent la France, s’échappant parfois au-delà des frontières devenues caduques depuis les accords de Schengen. Ces autoroutes pédestres sont balisées comme le sont les routes nationales. Pas de borne à bonnet jaune mais deux traits de peinture : l’un blanc et l’autre rouge. On peut donc effectuer le Tour du Mont Blanc (compter une semaine ouvrable) ou encore aller de l’océan à la mer en traversant toute la chaine Pyrénéenne (un bon mois sera nécessaire). Enfin, Antoine a choisi d’aller vers le sud, en suivant le grand chemin de randonnée numéro cinq (GR5 pour les intimes) et, déformation professionnelle oblige, raconter l’histoire de celui-ci. Cette approche le distingue donc de la profusion de récits plus ou moins sportifs, plus ou moins bien écrits. Je pense notamment au regretté Patrick Berhaud qui avait réalisé une traversée plus alpine, enchainant les sommets comme un véritable chapelet de pics rocheux ou enneigés. Le GR5 c’est tout le contraire. Je ne vais pas prétendre que c’est une partie de plaisir, il y a des cols à franchir (une bonne trentaine), des passages d’éboulis et toujours la crainte de se perdre malgré la présence d’un balisage sans faille. A la lecture de ce voyage, on se rend compte que la marche est à l’alpinisme ce qu’une promenade en barque sur un tranquille plan d’eau est au tour du monde à la voile en solitaire. Bref, la randonnée est plutôt de gauche (bien qu’ouvriers et employés ne représentent que dix pour cent de l’effectif des randonneurs), l’alpinisme est de droite, plus aristocratique, élitiste, plus fermé. La marche n’a ainsi pas de héros tandis que l’escalade en est truffée. Il n’y a pas de légende, de tragédies, de drames mis en scène dans le simple fait de marcher. Humilité et modestie en lieu et place d’une arrogance et d’une volonté d’être vu. On se rappelle bien entendu des récits de Théodore Monod ou Roger Frison-Roche qui savaient unir la belle prose aux exploits simples d’une marche décidée.
   
   La marche s’adresse à tout le monde et chacun peut s’y lancer sans trop de préparation et sans avoir besoin de maitriser une technique avancée.
   
   Marcher aide à penser. Le rythme régulier des pas permet l’organisation des pensées. Platon ne s’y était pas trompé, premier péripatéticien, il enseignait en faisant les cent pas dans les cours des universités grecques.
   
   On retrouve tous ces ingrédients dans le récit historié d’Antoine de Baecque. Alternant chapitres d’étude universitaire pure sur la création et le développement du sentier qui traverse les alpes et d’autres, plus intimes, où il raconte sa progression, où il se raconte. On découvre ainsi un urbain échappé de la ville, qui se désole de ne point trouver le journal l’Equipe dans des stations de sports d’hiver (et dorénavant d’été, afin de mieux rentabiliser les lourdes infrastructures) : on est en Septembre et, de ce point de vue strictement touristique, la montagne est morte. Elle hiberne avant le grand déferlement hivernal. Il devra subir la tourmente et la tempête, des fantasmes non assouvis et de rares rencontres. Et cela m’étonne. Dans ce genre de littérature, on abonde en rencontres plus ou moins savoureuses, si bien que la marche devient alors un prétexte à aller vers l’autre. Les belles rencontres ne peuvent naitre que de l’absence de la foule. Ici, rien ou peu. L’auteur ne les cherche pas, il les évite même, en avouant lui-même que la confrontation qui l’a le plus marquée est simplement animalière. Antoine serait-il un brin misanthrope?
   
   Cela ne l’empêche pas de dévorer un gigot de chamois lors d’un repas de refuge. Quelle horreur!
   Cependant, le livre a ses limites. Le découpage en alternance (récit de l’aventure/histoire du chemin) donne un côté journalistique déplaisant qui alourdit d’autant plus qu’on a l’impression parfois de lire une thèse de fin de cycle. La marche et la montagne ne sauraient être autre chose que ressentis et sentiments, une activité et un cadre qu’on perçoit plus qu’on ne raisonne.
   
   On a tout de même plaisir à suivre Antoine sur ces chemins balisés. Mais le tracé trop peu sauvage se heurte à une montagne mutilée par l’homme. Il aurait fallu marcher ici il y a cent ans ou, mieux, au plus près de la frontière.
   
   Un vieux dicton populaire prétend qu’une journée de sentier c’est une semaine de santé.
   En effet, ce n’est pas un simple livre de marche sur les chemins. C’est un récit et une histoire de la marche en montagne. Cela change tout. Antoine en fait l’expérience. Plus il s’élève, plus son corps se fait léger, ses pensées s’aèrent, comme si la diminution de l’oxygène était bénéfique au physique comme ou moral. Ne l’oublions pas, l’oxygène est un poison, il suffit de constater les ravages qu’elle occasionne sur les métaux les plus solides. Chaque passage de col est une porte qui s’ouvre sur la découverte de l’inconnu et explique en partie pourquoi les hommes ont désiré de tout temps gravir ses impossibles montagnes : simplement pour voir ce qu’il y avait de l’autre côté.
   La marche est innée. Elle vient de la préhistoire et un bébé ne tardera pas à agiter ses jambes dans ce mouvement séculaire.
   Ne dit-on pas, à tout propos, que lorsque quelque chose fonctionne enfin : "ça marche!".

critique par Walter Hartright




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