Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Robinson Crusoé de Daniel Defoe

Daniel Defoe
  Robinson Crusoé

Robinson Crusoé - Daniel Defoe

La fin des idées reçues
Note :

   Lorsqu’on s’apprête à commenter une œuvre majeure, on tremble toujours un peu. Comme lors d’un examen devant un jury implacable et incorruptible. Au risque de m’attirer les foudres de la majorité (la totalité?) des lecteurs, je me lance en prenant soin de préciser que je ne me considère en rien supérieur à qui que ce soit, bien au contraire, que je me trompe souvent et n’ai pas la science infuse. Mais toutes les idées ont le droit de s’exprimer, même celles qui vont à l’encontre du mouvement général. Surtout celles-ci.
   
   Paru en 1719, le roman de Defoe connut aussitôt un immense succès et devint au fil des années et des siècles (excusez du peu!), une référence pour les plus grands et le livre de chevet de bon nombre de garnements. Si bien qu’aujourd’hui, il véhicule des idées reçues qui ont la vie dure pour quiconque n’a pas plongé ses yeux dans le roman.
   
   1. Robinson est seul sur son ile, dans un dénuement total. Faux.

   Il récupère un chien, deux chats, tente d’apprivoiser un perroquet et se convertit même à l’élevage. Il possède armes à feu et quelques provisions, une malle de vêtements qu’il repêche du navire échoué non loin de la plage. Rien à voir donc avec les naufragés de l’ile de Tromelin (histoire vraie de plus) qui n’avaient pas un seul arbre sur leur bout de terre et ont réussi à tenir quinze ans.
   
    2. Robinson est le premier écologiste. Faux.

   C’est même tout le contraire. Maitrisant le feu (deux mousquets, quelques pistolets), il n’hésite pas à dominer son monde. Ce n’est pas un retour à la nature, c’est la démonstration de ce qu’un homme, un seul, peut faire comme dégâts sur une ile isolée. Alors, imaginez quelques millions de la même espèce sur l’étendue d’une planète.
   
   3. Robinson est un héros. Faux.

   S’il se rebelle face à la tiédeur de son père concernant la place idéale d’un homme dans la société (apologie de la classe moyenne), ne désirant rien d’autre que partir à l’aventure en courant les océans, il n’a rien de l’aventurier. Paru à une époque où la majorité des romans ne racontaient que des histoires de chevaliers, Robinson est un peu Monsieur Tout-le-Monde qui va être confronté à des situations extraordinaires, comme on envoyait les poilus anonymes se faire dézinguer dans les tranchées. Mais chassez le naturel, il revient au galop : tant au Brésil que sur son ile, Robinson n’aura d’objectif qu’à se développer, à régir le monde autour de lui. On peut même voir dans son séjour sur l’ile un raccourci saisissant de l’Histoire de la civilisation occidentale. D’abord, assujettir la nature, ensuite la dominer, puis se rendre le maitre en toutes choses et, au final, évangéliser les sauvages (ou les anéantir) et sauver des compatriotes tel un seigneur œuvrant envers les plus démunis.
   D’autre part, lorsqu’il découvre sur la plage une empreinte de pied humain, Robinson éprouve la plus grande peur de sa vie. Il va s’enfermer à double tour dans sa caverne, refusant d’utiliser son fusil (le bruit) et d’allumer un feu (la fumée) qui pourrait dénoncer sa présence à ces envahisseurs. Commence alors un délire sécuritaire qui montre bien que Robinson est un réactionnaire pur jus.
   
   4. Robinson est délivré par des pirates. Faux.

   Des mutins tout au plus. Cela évoqué, il reçoit de nombreuses visites, à commencer par des sauvages anthropophages. Se pose alors la question du pourquoi il ne tente pas de s’évader de sa prison. Eux sont venus, pourquoi ne pourrait-il pas s’échapper?*
   
   5. Robinson est malin. Faux.

   Je reconnais qu’il n’est pas manchot et qu’il parvient à récréer un monde, son monde au cœur de l’ile, érigeant même une résidence secondaire sur l’autre versant de l’ile, plus accueillant. Mais, passer plus de six mois à abattre puis creuser un tronc d’arbre en guise de pirogue avant de s’apercevoir qu’il sera dans l’incapacité de le trainer jusqu’au rivage… Robinson serait-il blond?
   
   6. Vendredi est sa conscience. Faux.

   Contrairement au criquet de Pinocchio, Vendredi n’est seulement qu’un sauvage sur le point d’être boulotté par ses ennemis et que Robinson sauve (le premier d’une longue liste…). Intensément redevable, il devient son esclave délibéré. J’ai dû me laisser abuser là encore par le roman de Tournier.
   
   7. L’histoire se termine quand Robinson est délivré. Faux.

   En réalité, elle commence bien avant son échouage sur l’ile déserte et perdure bien après, ce volume n’étant que le premier d’une trilogie. Il sera même question ici d’aventures montagneuses avec un épisode mettant en scène une horde de loups affamés!
   
   8. Robinson Crusoé est une bible. Vrai.

   Après tant d’aventures et ayant fait son nid sur l’ile, Robinson se repend. Il reconnait sa désobéissance filiale et les mœurs de marin qui l’ont conduit à ce naufrage. Ce roman est celui de la rédemption. Dès lors, Robinson ne voit plus que par la Bible, qui tient lieu de référence à tout ce qu’il entreprend. Du reste, sa colonisation de l’ile ressemble à s’y méprendre à l’essor de la civilisation judéo-chrétienne. Il ne se contente pas de rester un chasseur-cueilleur comme les tribus primitives, mais développe l’agriculture, puis l’élevage avant d’évangéliser Vendredi et de retrouver la civilisation, largement pourvu des dividendes de sa plantation laissée au Brésil avant le naufrage. Robinson n’est donc pas un exilé, un va-nu-pied, mais bien un chef d’entreprise.
   
   Je suis un peu exigeant. Comme tout roman fondateur, sa lecture fait naitre quelques belles envolées philosophiques. En voici quelques simples exemples :
   La connaissance empêche de vivre heureux, la peur nait de la conscience du danger.
   
   L’argent n’a plus raison d’être hors de la société. La valeur des choses est en rapport avec leur utilité.
   
   Le but de la vie est de créer, de produire quelque chose. La réflexion sur tout ce qu’il faut mettre en œuvre pour obtenir un simple morceau de pain vaut son pesant d’or et m’a fait repenser à une vidéo vue sur le net où un personnage tentait de se faire un sandwich par ses propres moyens (cultiver le blé pour la farine du pain, faire pousser les tomates, élever du bétail pour obtenir du lait afin d’en faire du fromage, récolter le sel et autres condiments, trouver une source d’énergie pour faire cuire, etc, etc). Cela amène au final à cette question simple : combien de temps pourrions nous survivre dans la nature, coupé de notre confort, sans rien?
   
   J’avais un peu d’appréhension concernant le style pour un roman paru il y a bientôt 300 ans. Cependant ça se lit comme on déguste une crème glacée à part que Defoe fait un usage immodéré du subjonctif. Enfin, on aurait pu imaginer une description romantique de ces contrées exotiques, à la place nous n’avons que le côté pratique des choses, jusqu’à la comptabilité pure et simple. Lire (ou relire) Robinson est, somme toute, très instructif s’il n’est pas aussi jouissif que l’on pouvait espérer.
    ↓

critique par Walter Hartright




* * *



Naissance d'un mythe
Note :

   Ce n'est tout de même pas pour rien que Robinson Crusoé a fait rêver des millions d'enfants, d'adolescents et d'adultes. Nous avons là un chef d’œuvre, parce que "Robinson Crusoé" n'est pas du tout un roman comme un autre, il a créé un mythe qui, trois siècles plus tard, est encore tout à fait vivant.
   
   Comme on le sait, le propre du mythe, est d'incarner la condition humaine et de lui faire subir l'épreuve d'une problématique. Fruit du Siècle des Lumières, Defoe a su cristalliser sur ce personnage la conviction d'alors que l'homme parviendrait à maitriser la nature -y compris SA nature- grâce à son intelligence et que la science finirait pas résoudre tous les problèmes. Robinson par son savoir-faire, ses connaissances et sa capacité de réflexion, va savoir non seulement survivre mais se rendre cette île hostile confortable. Il prouve que l'homme moderne en est capable. Mieux, il l'organise strictement à son goût comme un petit monarque, sans avoir à subir d'avis divergents. Il fait ses choix, trouve ses solutions, les met en pratique, subit les conséquences néfastes de ses erreurs, recueille le fruit de ses succès, ceux-ci étant dus à ses qualités d'homme. Il règne. Cette survie est un combat gagné, elle est la démonstration tant désirée par les hommes des 18 et 19ème siècle de la capacité humaine à se rendre maitres du monde. La capacité de Robinson à régner sur un petit monde, chaque lecteur s'est régalé à l'expérimenter avec lui, non seulement les adultes, mais plus encore les adolescents qui partaient à l'assaut de leur autonomie matérielle. On ne rechignait pas à imaginer comment on s'y serait pris soi-même.
   
   Le roman explore aussi la problématique de la solitude. Un homme peut-il vivre absolument seul ? Peut-il être heureux seul ? La société d'autres hommes est-elle pour lui une nécessité vitale ?
   
   Et puis, les autres hommes. Quand ils débarquent, ils sont marins, possiblement pirates sans foi ni loi, ou bien des Noirs anthropophages. Un super tabou quand même pour l'homme occidental. Pourtant a-t-il pour autant le droit de les tuer ? Il en sauve un, en fait son esclave, le façonne à son image dans la mesure de ses capacités. (Est-il Dieu ?) Comme le dit M. Tournier "L'attitude de Robinson à l'égard de Vendredi manifestait le racisme le plus ingénu" Ingénu, oui, c'est le mot. Le début du 18ème siècle ne se posait guère ces questions (Defoe), le 20ème, oui (Tournier).
   
   Preuve s'il en était besoin que l'on avait bien là affaire à un chef d’œuvre, de nombreux auteurs se sont très vite emparés du sujet et ont joué avec, y introduisant leur propre vision. Quand Michel Tournier s'en saisit à son tour, plus de deux siècles ont passé, le regard que l'homme occidental porte sur le monde a évolué lui aussi et quand Tournier se détourne de Robinson pour centrer son regard sur Vendredi, il incarne lui aussi la vision de son temps, tout comme Defoe avait fait du sien. Chacun des deux, croyant parler seul, parle pour son époque. Mais Robinson n'est pas renié, il vit encore dans son mythe, le nouveau Robinson incarne la nouvelle condition humaine.
   
   Laissons le mot de la fin à Michel Déon : "Il dépasse de beaucoup l’aventure d’un homme qui se construit une cabane ! C’est un des livres clés de l’humanité, qui envisage comment l’homme peut survivre sans la société."
   
   
   Petite liste des romans ayant joué avec le mythe Robinson :
   Jules Verne (L’île mystérieuse ou L'école des robinsons)
   Johann David Wyss (Le Robinson suisse)
   Patrick Chamoiseau (L’Empreinte à Crusoé)
   François Garde (Ce qu’il advint du sauvage blanc)
   James Fenimore Cooper (Le Cratère: ou le Robinson américain)
   ...
   Il y en a bien d'autres, mais de moindre qualité (et je ne parle pas des films!) Je ne suis pas d'accord pourtant pour inclure à cette liste l'excellent "Lord of the flies" de William Golding qui traite d'une toute autre problématique (psychologie des foules, règles de la prise et du maintien du pouvoir et la force en l'homme, du désir de maltraiter).

critique par Sibylline




* * *