Lecture / Ecriture
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La mort nomade de Ian Manook

Ian Manook
  Yeruldelgger
  Les temps sauvages
  La mort nomade

Ian Manook est le nom de plume de Patrick Manoukian, journaliste et écrivain français, né en 1949.

La mort nomade - Ian Manook

Changer en gardant l'essentiel
Note :

   Yeruldelgger n'est plus flic. Viré parce que trop dérangeant et violent. Il s'est isolé dans la steppe, dans sa yourte pour tenter de retrouver les valeurs traditionnelles, canaliser sa violence et participer à un naadam en tant qu'archer. Bientôt, Tsetseg, une femme de son âge s'approche de sa yourte et lui demande de retrouver sa fille disparue. Puis c'est au tour d'Odval, une jeune femme dont l'amant français est mort et sa yourte brûlée, de venir chez Yeruldelgger pour demander de l'aide. Le lendemain, c'est Ganbold, un gamin des steppes qui se présente chez l'ex-flic pour lui montrer un charnier. Et Yeruldelgger qui voulait de la tranquillité pour méditer se retrouve à la tête d'une troupe étonnante.
   
   Du changement dans la continuité pour Yeruldelgger. De la continuité, parce qu'il est toujours question dans cet excellent polar de la société mongole écartelée entre la tradition représentée par les nomades et la plus grande modernité sous les traits des hommes et femmes qui ont "réussi". Les nomades résistent, difficilement certes, puisque les steppes diminuent, fouillées, creusées, remblayées, défigurées par les exploitants miniers étrangers. Certains urbains reviennent même au mode de vie de leurs ancêtres, ceux que Ian Manook appelle les bonos (bourgeois nomades), Yeruldegger en tête et Tsetseg. Mais les nomades ont quasiment disparu, étouffés par l'ancien régime qui ne voulait plus des traditions ancestrales. Du changement parce que Yeruldelgger n'enquête pas, les affaires arrivent à lui et il se contente de les attirer et de faire le lien entre elles, involontairement : c'est lui qui permettra de relier entre eux tous les morts de la steppe et les disparitions de jeunes femmes. Il n'est plus flic, n'en a plus envie même s'il a gardé d'anciens automatismes, mais il lutte durement avec lui-même pour ne plus céder à la violence.
   
   Ce sont donc d'autres flics qui vont se charger d'enquêter un peu partout dans le monde tant les intérêts financiers sont désormais internationaux ; en Australie, aux États-Unis, au Canada et en France où l'on retrouvera avec plaisir Zarzavadjian dit Zarza, le flic-barbouze ami de Yeruldelgger.
   
   Le roman est toujours dur comme l'est la société mongole décrite par Ian Manook, la violence y est omniprésente, la corruption, toutes les magouilles possibles et imaginables -voire même des inimaginables-, l'extrême pauvreté côtoie la plus indigne richesse ; mais cette fois-ci, ce n'est pas Yeruldelgger qui est à l'origine du déferlement de fureur. Ian Manook apporte beaucoup d'humour grâce aux enquêteurs extérieurs -parce que Yeruldelgger il faut bien l'avouer n'est pas franchement un comique. Le duo le plus drôle est le new-yorkais, Pfiffelman et Donelli qui s'affrontent à coup d'informations diverses et variées sur l'origine de la ciboulette, la vraie recette du cheesecake, ... Les autres ne sont pas mal non plus, l'humour est parfois direct, d'autres fois à lire entre les lignes, l'ironie est bien là, présente dans le name-dropping (le "lâcher de noms") de marques, importantes pour ceux qui veulent paraître.
   
   J'ai eu peur de ne pas aimer ce dernier opus puisque son héros récurrent -qui m'a fait grand effet depuis le début- est en second plan, or, j'ai adoré, je vais même tenter de rester sobre pour ne pas sombrer dans un dithyrambe qui ne le servirait pas, mais sachez quand même qu'une fois ouvert, ce roman est impossible à lâcher, vous l'emporterez partout avec vous. Sans rien vouloir dévoiler, je peux dire que c'est sans doute mon tome préféré des trois déjà parus (mais, je dis cela sous toute réserve, car si je relisais les deux premiers, peut-être je réviserais mon jugement). Je le trouve beaucoup plus fort, il va encore plus loin dans le constat de la société mongole qui part à vau-l'eau sans que personne ne réagisse sauf pour piller ses richesses. Je ne sais pas ce qui est de la réalité et de la fiction, mais traduit en mongol, je ne suis pas sûr que ce livre plaise aux dirigeants du pays... Je ne sais pas si Yeruldelgger reviendra pour une autre aventure -ou alors totalement changé, soit une sorte d'enquêteur-nomade, soit encore plus énervé qu'avant-, je ne parierais pas sur son retour ; j'en serais désolé, mais dans le même temps, il se dégage de ce troisième tome une telle atmosphère, un tel sentiment de boucle bouclée, une telle force, que finir dessus me paraîtrait presque naturel.
   
   Cette troisième aventure de Yeruldelgger pourra dérouter pas mal de lecteurs, tant je la trouve différente des autres, et c'est exactement cela qui me plaît : ne pas réécrire sans cesse le même roman, changer tout en gardant l'essentiel.
    ↓

critique par Yv




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3ème (et dernier ?) épisode de la série Yeruldelgger
Note :

   Yeruldelgger est ce commissaire mongol – à Oulan Bator, capitale de la Mongolie – d’abord apparu dans un premier roman Yeruldelgger. Ce premier titre fut suivi des Temps sauvages, et voici donc le troisième opus La mort nomade.
   Pour ma part j’ai sauté la case Les temps sauvages mais je la lirai, ça c’est sûr.
   
   La mort nomade donc. Yeruldelgger n’est plus commissaire. On le découvre au début du roman isolé dans la steppe, sous sa yourte, en retraite spirituelle en quelque sorte. Il faut dire que rien que dans le premier opus, il y a de quoi avoir son compte avec toutes les malversations, les crapuleries, les atrocités que Ian Manook nous décrit dans le quotidien mongol !
   Isolé, mais pas pour longtemps.
   
   "Accroupi derrière le rocher, Yeruldelgger la regardait depuis longtemps. Depuis qu’il avait aperçu sa silhouette sur la crête de la colline bleutée d’armoises, de l’autre côté de la vallée piquetée d’asters argentés et d’ancolies roses, fragiles comme la rosée d’une aube transparente. Une femme. A cheval. Il l’avait deviné à sa façon de monter."
   
   Apparition donc de Testseg. Mais ce n’est pas fini…
   
   "Yeruldelgger enfila un pantalon à son tour, mais resta pieds et torse nu pour sortir de la yourte. L’homme était là sur son cheval, face à la porte, et c’était une femme. Yeruldelgger s’étonna de ne pas avoir su le deviner, comme il l’avait fait pour Testseg. Assez grande, plutôt jolie, et beaucoup plus jeune que la femme qu’il venait d’aimer. Elle portait un deel de satin bleu pâle, un pantalon noir, et des bottes de cuir souple.
    • Bonjour grand-père. Comme j’ai vu l’urga à ta porte, j’ai préféré ne pas demander après tes chiens et attendre.
    • Tu as bien fait, petite sœur. Et tu attends quoi ?
    • Toi, dit-elle sans ciller."

   
   Décidément, il sera dit que la retraite de Yeruldelgger… Il s’agit d’Odval, qui, comme Tsetseg est réellement venu demander aide et assistance à Yeruldelgger. Et très vite c’est Ganbold, un garçon de la steppe, qui, lui aussi, a besoin de Yeruldelgger.
   
   On devine aisément que la suite du roman ne s’effectuera pas dans la méditation ! C’est tout aussi violent, désespéré que le premier opus. La Mongolie ne doit pas être ce pays nature qu’on s’imagine ici. Trop d’intérêts, notamment miniers dans cet épisode-ci, aiguisent trop d’intérêts et les requins ne sont pas tendres.
   
   Un qui n’est pas tendre avec ses personnages, aussi, c’est Ian Manook. Il ne fait pas bon être héros sous sa plume !
   
   Cet épisode est crépusculaire. L’effet de surprise du premier épisode est passé et Ian Manook m’a donné l’impression parfois qu’il raclait les fonds de tiroirs de tout ce qui était susceptible d’arriver pour boucler le roman. Plus décousu, moins compact. Et terriblement noir, aussi…
   
   La série Yeruldelgger n’en constitue pas moins une série des plus dépaysantes et édifiantes. Hautement recommandable.

critique par Tistou




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